Questions politiques

Désastreuse comunication politique

Les Français ont manifesté leur mécontentement lors des derniers scrutins. S'il est habituel que le pouvoir en place soit sanctionné à l'occasion d'élections intermédiaires, l'alerte a, cette fois, été particulièrement sévère.
Pourtant, les Français ne sont pas les seuls à avoir été mis à rude épreuve. Certains de nos voisins ont connu des plans d'austérité bien plus lourds et, si l'on a vu fleurir ici ou là des mouvements de contestation, la même peine n'a pour autant pas été infligée à leurs dirigeants. Comment comprendre la réaction des Français alors qu'aucune réforme de structure n'a encore été entreprise ? Il existe de nombreuses raisons à ce mécontentement mais nous voudrions mettre l'accent sur la communication catastrophique de nos dirigeants qui n'a préparé en rien les esprits aux efforts demandés.
Les hommes politiques français continuent de nous considérer comme incapables de comprendre les affaires du monde et nous tiennent des discours d'un autre temps.
Il en a été ainsi pendant la campagne présidentielle puis pendant la campagne des Européennes.
Durant la campagne présidentielle, le candidat Hollande nous a promis de s'en prendre à la finance, proclamée ennemi numéro 1. Or, nous n'avons rien vu ou presque, et pour cause : c'est la finance qui permet à la France de continuer à fonctionner. Ses besoins de financement se sont élevés à 170 milliards d'euros en 2013. Seul un tiers de la dette est souscrit par des établissements nationaux (au premier rang desquels les compagnies d'assurance qui achètent de la dette française pour les placements d'assurance-vie, les banques détenant moins de 14% de la dette nationales). Les « non-résidents » détiennent 65% de la dette française. Qui sont-ils ? Des fonds de pension, des banques, des compagnies d'assurance, des fonds souverains… Bref, ceux-là même qui composent « la finance ». Nous aurions compris que le futur Président promette d'œuvrer à réguler la finance, qu'il s'en prenne aux excès de certains financiers peu scrupuleux. Mais de là faire de la finance son principal ennemi…
Deuxième erreur majeure de communication : laisser penser que faire payer « les riches » suffirait à résoudre les problèmes budgétaires du pays. Ce fut l'incroyable annonce de la taxe à 75% dont on sait ce qu'elle est devenue. En réalité les hausses d'impôt (provoquées soit directement par des hausses de taux, soit indirectement par réduction des plafonds ou des niches) ont touché toutes les catégories de population, y compris les plus modestes, y compris ceux qui, jusqu'alors, étaient exonérés d'impôt sur le revenu. A tel point que le gouvernement a dû faire marche arrière au cours de l'été et annoncer des baisses, voire des suppressions d'impôt pour près de quatre millions de contribuables. Deux journalistes, Sylvie Hattemer et Irène Inchauspé ont consacré un ouvrage (cf. rubrique Livres et revues de ce numéro) à ce qu'elles appellent « l'horreur fiscale ». Les deux auteurs établissent des comparaisons entre « monsieur riche » et « monsieur moyen » et apportent la preuve que les mesures votées ont plus souvent impacté les seconds que les premiers.
Ce matraquage fiscal était censé réduire le déficit budgétaire à 3% du PIB. Il sera ramené à 3%... en 2013. Finalement, ce sera 2014 ou 2015. Non, pardon, 2017. Quoiqu'il en soit chacun se rend compte que l'effort fourni est disproportionné par rapport aux résultats obtenus : la dette continue de croître, le chômage a explosé, le déficit extérieur reste dans le rouge, etc.
Au montant de l'effort exigé, inédit en temps de paix, il faut insister sur le manque de visibilité. Comment se projeter dans l'avenir, que l'on soit particulier ou entreprise, quand on ne peut anticiper le montant de ses impôts, donc son revenu disponible ? Et l'on s'étonne que la consommation soit en berne !
Enfin, il convient de n'oublier ni l'instabilité ni la complexité fiscales qui inhibent tout autant l'action (cf. l'ouvrage déjà cité de Sylvie Hattemer et Irène Inchauspé). Même communication décalée lors de la campagne pour les élections européennes de mai dernier.
Tous les partis ou presque nous annonçaient qu'il fallait voter pour eux pour « réorienter l'Europe ». Or, ce n'est pas le rôle des parlementaires européens mais celui des chefs d'Etat et de gouvernement réunis au sein du Conseil européen. A ne pas confondre avec le Conseil de l'Union européenne, sorte de conseil des ministres qui détient les pouvoirs exécutif et législatif.
Il manque au Parlement européen, même s'il a vu ses pouvoirs élargis par le traité de Lisbonne (à titre d'exemple, l'approbation du Président de la Commission européenne proposé par le conseil de l'Union européenne), deux prérogatives essentielles que sont l'initiative parlementaire, qui est dévolue à la Commission, et le pouvoir budgétaire. Le Parlement n'a pas encore le poids du Conseil de l'Union européenne qui, lui, vote tous les textes (directives et règlements) alors que le Parlement ne vote que les textes pris dans le cadre de la procédure législative ordinaire.
Une autre raison pour laquelle nos députés français au Parlement ne peuvent à eux seuls « réorienter l'Europe » : ils sont 74 sur 751, soit un petit 10%. De plus, ils n'ont pas d'autre choix, sauf exception, que d'appartenir à des groupes parlementaires. Vingt députés français (en grande majorité issus de l'UMP) ont rejoint le PPE (Parti populaire européen) qui compte 221 membres de 27 pays différents. Treize députés français (douze socialistes et un radical de gauche) œuvrent au sein du S&D (Alliance progressiste des socialistes et démocrates) qui compte 194 membres issus des 28 pays qui composent l'UE. Quant aux 24 députés FN, ils n'ont pu ni constituer un groupe, ni s'intégrer à un groupe existant.
Rappelons que si le Parlement peut proposer des amendements, le Conseil de l'Union n'est pas tenu, juridiquement, de suivre son avis. C'est dire qu'il est bien difficile à nos seuls parlementaires français au Parlement européen de réorienter la politique de l'Union qui, une fois encore est décidée par les chefs d'Etat et de gouvernement et mise en œuvre par la Commission.
Autre étonnante communication et malheureusement dans la même veine : le rôle des commissaires européens. En l'état actuel des traités, chaque pays propose un candidat qui est ensuite investi par le Conseil européen après approbation du Parlement. A chaque commissaire est attribué un domaine de compétences spécifiques. Les commissaires ne représentent donc pas leur pays d'origine mais défendent la politique commune. Ce qui n'a pas empêché Michel Sapin, lorsqu'il a pris la succession de Pierre Moscovici à Bercy, d'affirmer que celui-ci saurait défendre les intérêts de la France ! Comment s'y retrouver quand les ministres eux-mêmes énoncent de pareils contre-sens ?
Cette communication décrédibilise non seulement la parole politique mais l'action politique elle-même. Les sondages succèdent aux sondages et laissent apparaitre une incrédulité de plus en plus grande. Mesure-t-on les conséquences d'une pareille situation, inédite sous la Vème République ? Alors que notre situation économique reste très fragile, que l'on nous qualifie de nouvel « homme malade de l'Europe », nous n'avons jamais été aussi proches d'une crise politique qui pourrait bien entraîner une crise de régime.
Les conséquences à court terme ont été une abstention record et la montée relative du Front national mais aussi, et cela pourrait s'avérer salutaire, l'émergence de nouveaux partis
285 partis politiques étaient agréés en France en 2013. Nombre d'entre eux sont des « sous-partis » de formations plus importantes dont la création correspond bien souvent à une problématique financière, d'autres ont des partis régionalistes, autonomistes ou indépendantistes. La plupart des partis existants n'ont aucun élu.
Faire monter en puissance un nouveau parti politique relève du parcours du combattant tant les partis dits de gouvernement disposent de moyens importants. Ainsi fin 2012, le budget du PS s'élevait à plus de 63 millions d'euros et celui de l'UMP dépassait les 58 millions d'euros.
Néanmoins, deux nouveaux partis, qui se veulent nationaux, se sont faits connaître : Nouvelle donne (classé à gauche) et Nous Citoyens (qui se veut apolitique mais a été arbitrairement étiqueté divers droite par le ministère de l'Intérieur). L'avenir dira s'il est possible de capter l'électorat des partis traditionnels.
Le succès de Nous Citoyens qui, en dix mois, était le dixième parti de France en nombre d'adhérents montre, s'il en est besoin, que les Français attendent un renouvellement sans doute du personnel politique, de la façon de faire de la politique mais aussi de la communication politique.
A l'heure de la communication en temps réel, nous connaissons sans délai tout ce qui se passe dans n'importe quel point du globe. La difficulté proviendrait plutôt d'un trop plein d'informations qu'il faut trier et synthétiser. Quel Français n'avait pas conscience que nous subissions, en 2008, une « crise » d'une exceptionnelle gravité ? (Il est tout simplement incroyable que notre Président ait pu avouer qu'il n'avait pas pris conscience de la profondeur de la crise). On peut penser que les Français étaient prêts à entendre que notre « modèle » social, mis en place au lendemain de la guerre, devait être repensé, que notre organisation administrative est trop pesante, que notre fiscalité de permet pas à nos entreprises d'affronter la mondialisation dans de bonnes conditions etc.
Il est urgent que les dirigeants des partis dits de gouvernement comprennent que les temps ont changé et que l'heure n'est plus à la propagande ou aux promesses mirifiques mais à un discours réaliste. Mais il y a, à cela, une condition essentielle : renoncer à la bipolarisation de la vie politique qui empêche de larges alliances.






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