Questions economiques

Les inégalités entre générations, une bombe à retardement ? 

      Toute décision politique est prise, nous assurent nos dirigeants, dans un souci de justice. Ce concept est sans aucun doute l'un des plus difficiles à cerner, et les étudiants en philosophie du droit qui ont planché sur cette notion se souviennent de l'abondante littérature qu'elle a générée. D'Aristote à John Rawls, en passant par Saint Thomas d'Aquin, Montesquieu, Kant et bien d'autres, nombreux sont ceux qui étoffent la réflexion.

 

      Dans notre civilisation de raccourcis, c'est entendu, la justice consiste à prendre aux riches pour donner aux pauvres. Là encore, à quelques exceptions près – François Hollande et « les riches à 4 000 € , on ne s'attarde pas à savoir qui est riche ou qui est pauvre. L'essentiel est de faire entrer le message dans l'esprit du plus grand nombre (c'est-à-dire des électeurs potentiels).

 

      Mais il y a des inégalités qui ne sont jamais mentionnées par nos dirigeants politiques, et qui, pourtant, pourraient bien constituer une bombe à retardement, ce sont les différences de niveau de vie entre les jeunes et les plus âgés. Les deux principales raisons pour lesquelles ce sujet est soigneusement évité est, d'une part que la majorité de nos dirigeants politiques a dépassé la cinquantaine (l'âge moyen des députés est de 54,6 ans, celui des sénateurs était de 65 ans avant le renouvellement de septembre 2011), d'autre part, ce sont les seniors qui constituent le plus gros bataillon d'électeurs (l'âge moyen des électeurs inscrits était, en 2011 de 50 ans). Aborder ce sujet reviendrait donc, pour les partis dits de gouvernement, à prendre un risque inconsidéré. Et pourtant, ce n'est pas en refusant d'aborder un problème qu'on le fait disparaître.

 

      Quelques ouvrages sont ou ont été consacrés à ce sujet. Citons, de façon non exhaustive : Christian Saint-Etienne (Génération sacrifiée – Les 20-45 ans, chez Plon en 1993, aujourd'hui épuisé) ; Jean-Christophe Buisson (Maos, Trotskos, dodo – éditions du Rocher en 2001) ; Mikaël Mangot (Les générations déshéritées, comment réparer la grande injustice – Eyrolles 2012) ; Hakim El Karoui (La lutte des âges, comment les retraités ont pris le pouvoir – Flammarion 2013) sans oublier le sociologue Louis Chauvel dont Le destin des générations  Structure sociale et cohortes en France du XXème siècle aux années 2010 – PUF, est régulièrement réédité, dont la nouvelle mise à jour vient juste de paraître.

 

      Les jeunes générations prennent conscience du problème, puisqu'elles le vivent au quotidien et qu'elles sont sur le point d'arriver aux commandes de l'Etat. Peut-être ne serait-il pas superflu d'anticiper avant que des mesures drastiques deviennent incontournables.

 

      Patrick Arthus relève dans une note Flash économie Natixis de janvier 2013 que les inégalités entre « jeunes » et « vieux » sont les pires. L'économiste retient trois domaines majeurs à ses yeux : l'emploi, l'accession à la propriété et l'endettement public.



    • L'emploi et les revenus.

 

      Il suffit de regarder les chiffres du chômage pour comprendre la dégradation des conditions d'emploi des jeunes générations.

 

      En 1960, le taux de chômage des moins de 25 ans est de… 1,4%.

 

      En 1975, à l'issue du premier choc pétrolier, le taux de chômage des jeunes (les 15-24 ans) est de 6,8%. (Nous reprenons ici les taux de chômage au sens du BIT – Bureau international du travail. Nous nous attacherons surtout à la progression de ce taux car le taux lui-même est biaisé par la définition retenue. En effet, le taux de chômage est le pourcentage de la population en âge de travailler qui est au chômage. Dans le cas des jeunes, fort heureusement, nombre d'entre eux poursuit des études). A l'arrivée de la gauche, en 1981, il a grimpé à 14,4%. L'année où François Mitterrand entame son second septennat, 17% des 15-24 ans sont au chômage. A l'arrivée de Jacques Chirac, en 2002, le chômage a légèrement reflué. Les jeunes sont 16,4% à être sans emploi. Ce taux est de 19,1% lorsque Nicolas Sarkozy est élu. Lors de la dernière année de son quinquennat, il est de 22%.

 

      Non seulement plus d'un jeune sur cinq est sans emploi, mais c'est cette même catégorie qui est précarisée. En 2011, 33% des 15-24 ans sont soit intérimaires, soit en contrat à durée déterminée, contre 10% pour l'ensemble de la population.

 

      Alors que les individus nés au début du baby-boom, dans l'immédiat après-guerre, ont commencé leur carrière durant les Trente glorieuses, leurs successeurs ont connu la hausse continue du chômage et la précarisation de l'emploi.

 

      Comme si cela ne suffisait pas, les jeunes générations doivent également composer avec des revenus inférieurs et des évolutions moindres. En 1977, l'écart entre les salaires des quinquagénaires et ceux des trentenaires était de 15%. En, 2000, il était de 40%. Ce qui fait dire à Louis Chauvel que seuls les retraités peuvent épargner pour leur retraite.

 

      Par voie de conséquence, l'analyse des taux de pauvreté par tranche d'âge est aussi en défaveur des plus jeunes . En 2011, 23,39% des jeunes âgés de 18 à 24 ans vivent sous le seuil de pauvreté, les 25-54 ans sont 13,78%, alors que les 65-74 ans sont 7,43%



    • L'accession à la propriété.

 

      Il est évidemment tout à fait logique de trouver plus de propriétaires chez les cinquantenaires que chez les trentenaires. Mais le problème auquel se heurtent les nouvelles générations est la difficulté à acquérir un logement du fait de la modération salariale, de la hausse des prix de l'immobilier et de la raréfaction du crédit depuis la crise de 2008.

 

      Une maison valant 100 en 1998 en vaut aujourd'hui 250. En tenant compte de l'évolution des salaires, le ratio passe de 100 en 1998 à 175 aujourd'hui. La hausse des salaires étant bien loin d'avoir suivi la hausse de l'immobilier, la situation est de plus en plus difficile pour les primo-accédants. Selon le courtier Empruntis, l'âge moyen auquel on accède à la propriété ne cesse de croître. Il s'est élevé de trois ans au cours des neuf dernières années pour s'établir à 37 ans. Autre conséquence : il faut emprunter davantage et sur une durée plus longue. En 35 ans, la durée d'emprunt nécessaire pour financer un bien avec le même apport initial a doublé. Les jeunes ménages consacrent désormais 21% de leurs ressources à leur logement alors que 11% suffisaient dans les années 70.



    • L'endettement

 

      La dette publique française a franchi les 2 000 milliards d'euros. Le PIB 2013 étant de 2 054,7 milliards d'euros, la dette tutoie donc les 100% de PIB. Et encore, nous ne comptons pas les dettes hors-bilan dont le poste le plus important est l'engagement au titre des retraites des fonctionnaires (1 600 milliards sur un total de 3 000 estimé). Certains économistes affirment que lorsque la dette d'un pays atteint les 90%, ce taux est acquis pour au moins 25 ans ! Rappelons aussi que la puissance publique (c'est-à-dire nous, les contribuables) rembourse chaque année plus de 40 milliards d'euros au titre du remboursement des intérêts.

 

      Plus la dette accumulée est importante, plus l'excédent budgétaire doit être important pour couvrir son remboursement.

 

      Cet endettement a largement contribué à financer des dépenses de fonctionnement et non d'investissement (innovation ou éducation). On assiste à une stagnation, voire un recul des transferts descendants (éducation, soutien à la famille largement accentué par les dernières mesures fiscales) et à une hausse des transferts ascendants (vieillesse, chômage). Enfin, les prélèvements sociaux frappent plus lourdement les actifs que les retraités.

 

      Ainsi, les dépenses de recherche et développement sont passées de 0,81% du PIB, en 1998 à 0,87% en 2011. Les dépenses d'éducation sont passées, dans le même délai, de 5,92% à 6,13%.

 

      Au cours de la période 2000-2009, le taux de redistribution sociale est passé de 21,7% du PIB à 31,3%.

 

      Le risque vieillesse représentait, en 2011, 45,4% du total des prestations sociales. Avec l'arrivée des baby-boomers à l'âge de la retraite, les dépenses vieillesse-survie ont cru à un rythme de 5 à 6% par an entre 2004 et 2009.

 

      On entend souvent nos gouvernants évoquer les petites retraites. Si encore plus de 400 000 personnes doivent tenter de survivre avec le minimum vieillesse, on oublie que le niveau de vie moyen des retraités a rattrapé celui des actifs. Ainsi, selon le Conseil d'orientation des retraites, « le taux de remplacement net médian des salariés de la génération 1942 est estimé à 74,3% pour l'ensemble des salariés des secteurs public et privé, et à 76,4% si l'on se restreint aux salariés à carrière complète » (Rapport 2014). Il faut ajouter à ces taux de remplacement, les revenus du capital dont l'accumulation atteint son apogée entre 55 et 60 ans.

 

      Les jeunes générations devront assurer le financement de leur besoin en matière sociale tout en remboursant les nôtres… A moins, bien sûr, qu'elles ne continuent à vivre à crédit.

 

    Elles voient leur capacité d'épargne se restreindre par rapport à celle de leurs aînés et savent d'ores et déjà que le niveau de leur retraite sera inférieur à celui dont auront bénéficié leurs parents (le taux de remplacement a commencé à baissé pour les générations nées à la fin des années 50 et la baisse devrait se poursuivre pour les générations suivantes).

 







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