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Le Conseil d'Etat, la poule et l'œuf...... Pourquoi la réforme est-elle
si difficile en France ?
Nous avions signalé à l'époque, dans les recensions d'ouvrages,
un remarquable petit livre sur le Conseil d'Etat :
" La Fabrique du droit : une ethnographie du Conseil d'Etat ",
par Bruno Latour.
A lire absolument par toute personne voulant vraiment comprendre
la complexité du droit français et sa spécificité par rapport à
la plupart des pays démocratiques.
La France a deux droits et deux types de
tribunaux : un droit et des tribunaux pour juger les litiges qui
surviennent entre les citoyens, un autre droit et d'autres tribunaux
pour juger des litiges entre les citoyens et les pouvoirs publics.
C'est une première invraisemblance.
Pourquoi, en effet, faut-il un tribunal différent lorsqu'un citoyen
se plaint de l'Etat, c'est-à-dire de l'Administration et des
pouvoirs politiques ?
Et pourquoi cette seconde catégorie de tribunaux, Conseil d'Etat
et tribunaux administratifs, est-elle composée uniquement de fonctionnaires
issus de l'ENA et d'autres concours administratifs de la fonction
publique.
Car la seconde spécificité française, c'est bien l'existence
du Conseil d'Etat et son rôle à proprement parler " extra-ordinaire
" dans notre droit. En effet, le Conseil
d'Etat est un juge. Comme tel, il doit arbitrer entre
des parties et sanctionner l'une d'entre elles en se fondant sur
le droit et la jurisprudence.
Mais c'est en même temps le fabricant de
la loi. Bien sûr, un fabricant secondaire puisque la
loi est conçue par le Gouvernement et votée par le Parlement.
Pourtant, le Conseil d'Etat, participant à l'élaboration de la loi,
c'est bien une réalité. D'abord, parce que tous les projets de loi
lui sont soumis avant de passer au conseil des ministres. Ensuite
parce que le Conseil d'Etat les examine en fonction de sa propre
jurisprudence qui incarne les valeurs éternelles de l'Etat français,
celui des Napoléon, des rois de la charte, des Républiques, de la
Première à la Cinquième.
Ce sont bien d'ailleurs ces valeurs très fortes de la jurisprudence,
du Conseil qui donnent à notre Etat, à nos Politiques et nos Administrations
la force qui est la leur.
Et les projets de loi à tendances trop démocrates et trop libérales
seront examinés par le Conseil à cet aulne. Ajoutons......
- que les majors de chaque promotion de l'ENA peuvent choisir en
toute priorité le Conseil d'Etat ou l'inspection des finances......
- que le secrétaire général du Gouvernement est toujours un conseiller
d'Etat......
- que les cabinets ministériels essentiels, y compris la Présidence
de la République, ont toujours comme numéro un ou deux un conseiller
d'Etat......
- que les directeurs de ministères ont une tendance toute naturelle
à s'adresser à leurs amis et condisciples du Conseil d'Etat pour
connaître leur réaction à telle ou telle innovation législative.
Par ailleurs, le déséquilibre des cabinets ministériels, l'absence
complète de l'idée même d'une " parité public-privé " dans ces cabinets
où l'on ne trouve quasiment aucun ancien directeur de société, chef
d'entreprise ou militant syndical patronal ou salarié conforte ce
rôle de la haute administration et du Conseil d'Etat.
Ce constat conduit à s'interroger sur les
raisons pour lesquelles il est particulièrement difficile de réformer
certains secteurs de notre économie.
Ce sont, bien évidemment, ceux qui dépendent particulièrement du
droit public irrigué en amont et en aval par le Conseil.
C'est tout particulièrement le cas du Code de l'urbanisme, véritable
création du Conseil d'Etat.
C'est aussi le cas du Code de la construction et de l'habitation,
du Code des collectivités locales, du Code de l'environnement, du
Code de l'expropriation, du Code général des impôts, du Code rural.
Dans tous ces domaines, combien de fois entend-on une proposition
pleine de bon sens de la société civile se heurter à l'objection
: " Cela me paraît très difficile car le Conseil d'Etat n'admettra
sans doute pas... "
Une réforme aussi simple qu'improbable.
Prenons à cet égard l'exemple d'une réforme très simple, si simple
" qu'elle paraît très difficile car le Conseil d'Etat n'admettra
sans doute pas... ".
Cette réforme consiste à permettre de construire, en mitoyenneté
ou en contiguïté très proche (5 mètres de distance), une maison
de 120 m² appuyée sur une maison existante. Toute la France a été
construire comme cela. Lorsqu'on regarde nos villages, ou nos régions
d'habitats dispersés, il est absolument courant de voir ainsi d'une
part des rues, d'autre part des petits groupes de 3/4 maisons, soit
contiguës, soit peu distanciées, ce qu'on appelle des hameaux ou
du pastillage.
Généraliser cette formule sur le plan du droit de l'urbanisme, c'est
en gros revenir à la France d'avant 1940, plus encore d'avant 1914,
la France rurale et villageoise.
La France compte aujourd'hui environ 16 millions de maisons individuelles.
Bien sûr, il ne sera pas possible de permettre partout la construction
d'une maison voisine de ces 16 millions. Certaines sont en lotissements
avec des clauses de non constructibilité précises ; d'autres sont
en groupements de maisons de ville sans aucune possibilité d'agrandissement,
d'autres encore sont sur de petits terrains où le Code civil et
le Règlement national d'urbanisme interdiraient de construire de
façon trop proche des voisins avec diverses servitudes de vues et
jours, de cours communes, etc.
Il reste qu'il est sans doute parfaitement possible de rendre ainsi
constructible, non pas 1 million de parcelles, mais sans doute 6,
7 ou 8 millions.
Cette constructibilité nouvelle irait par ailleurs dans le même
sens que les deux grands mythes fondateurs de l'urbanisme administratif
: la lutte contre l'étalement urbain et contre le mitage.
Il s'agit en effet de construire uniquement en mitoyenneté ou en
contiguïté et là où existent déjà villages, hameaux ou pastilles.
Quel effet ferait en France la soudaine liberté de construire une
maison sur 5 ou 6 millions de parcelles ?
Un effet fantastique, presque inimaginable : du jour au lendemain
des centaines de milliers de jeunes pouvant construire à leur compte
sur un terrain fourni par les parents, souvent gratuit ou en tout
cas sur un crédit familial.
La baisse des prix serait considérable. Par contagion, elle s'étendrait
à toute la construction.
Et si même cette nouvelle liberté ne s'appliquait qu'à 1 million
de parcelles et sur une période limitée à quelques années, l'effet
serait considérable.
Bien sûr cette mesure contredit de nombreuses lois du Code de l'urbanisme
et du Code de l'environnement.
Il faudrait donc modifier non pas deux ou trois, mais vingt ou trente
textes pour faire passer cette mesure......
" Et le Conseil d'Etat ne l'admettra certainement pas... "
Voici pourquoi on peut toujours se demander
d'où viennent la poule et l'œuf, du Conseil d'Etat législateur ou
juge, de l'administration au service du public ou au service de
ses décrets, du Gouvernement réformateur ou du gouvernement attentif
aux remarques du Conseil d'Etat, des fonctionnaires de son cabinet
et des directions ministérielles ? 46
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