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En attendant la présidentielle : Le pouvoir intellectuel dans la France d'aujourd'hui

Le quatrième pouvoir, celui des médias, est devenu le premier.

Il existe dans toutes les démocraties trois pouvoirs bien identifiés : l'exécutif, le législatif et le judiciaire.
Il en existe au XXIème siècle un quatrième qui a pris depuis une cinquantaine d'années le pas sur tous les autres : c'est le pouvoir des médias.
Un philosophe marxiste, Antonio Gramsci, leader du parti communiste italien dans les années 30 a analysé avec beaucoup de pertinence ce pouvoir médiatique en le reliant au pouvoir intellectuel.
Il existe un " continuum " évident disait-il, entre le monde de la pensée - philosophie, ethnologie, sociologie - le monde de la vulgarisation - essayistes, journalistes - le monde des leaders d'opinion de fait - leaders religieux, sociaux, acteurs, chanteurs, cinéastes, sportifs - et les masses populaires qui font et défont les majorités politiques d'un pays.

Gramsci avait raison : les idées émises par les plus grands penseurs d'une époque débouchent nécessairement dans la presse et dans l'opinion publique à travers le filtre des essayistes, des vulgarisateurs, des journalistes d'opinion.
Mais il n'avait pas vu - ce en quoi il avait tort - que les médias prenaient aujourd'hui une part si importante qu'ils développaient une véritable autonomie et s'avéraient capables de transformer plus ou moins complètement les idéologies dominantes de leur temps pour les mettre à la mode, à leur mode.
C'est ce que l'on appelle à juste titre le " politiquement correct ".
Cela ne signifie pas que les idées perdent de leur poids.
Mais cela signifie que si les grands idéologues n'écrivent pas dans les grands relais d'opinions, leur pensée sera si déformée - ou si enfouie - qu'elle disparaîtra.

S'intéresser à cette chaîne de pouvoirs, du pouvoir des idées au pouvoir des médias, est fondamentale.

Le mépris affiché par Jacques Chirac pour le monde des idées explique sans doute la vacuité de la politique de droite depuis trente ans.
Il serait bon que Nicolas Sarkozy et son entourage se pénètrent de cette importance.
On peut gagner des élections avec de l'astuce et de la démagogie. Mais on ne gagne le pouvoir durablement qu'avec des idées et le respect de leurs applications.

Entre Tocqueville et Marx, pas de troisième voie.
De 1850 à 1970, deux grandes philosophies politiques se sont affrontées : celle d'Alexis de Tocqueville prolongée en France par Bertrand de Jouvenel, Raymond Aron, Jean-François Revel, Pierre Manent, R. Boudon et celle de Karl Marx. Il est d'ailleurs assez significatif que Marx ait eu beaucoup d'exégètes et de disciples, marxologues et marxistes de toute sorte mais aucun grand philosophe de sa mouvance, développant des thèmes novateurs.
Né au milieu du 19ème siècle, le marxisme est mort idéologiquement dans les années 1960 avec les révoltes hongroises, polonaises et tchèques, les dissidents intellectuels russes, l'échec économique et social du système soviétique.
1990 n'a été que la concrétisation de cet échec. En fait, il n'y avait ni troisième voie, ni seconde après la révolution libérale du siècle des lumières et des années 1800, concrétisées de façon magistrale par Tocqueville.
La pensée des deux derniers siècles peut être résumée par un seul mot : l'individualisme, le règne de l'individu, unité de référence fondamentale pour lui-même comme pour la société.
C'est l'individu qui décide de son métier, choisit son conjoint, assume ses opinions et ses croyances, exige un état de droit pour le protéger et demande à la société de lui fournir le minimum vital et culturel auquel il estime avoir droit.

Tout au long des deux derniers siècles, trois forces s'étaient opposées au règne de l'individu : les religions, les socialismes et ce qu'on a appelé la nouvelle Droite (Alain de Benoît), mais ce dernier mouvement est resté très marginal.
Le socialisme en tant qu'idéologie unifiée ayant quasiment disparu, seules les religions pouvaient constituer un contrepoids important à la philosophie de l'individualisme.
On le voit bien avec la religion musulmane, les intégrismes chrétiens mais aussi l'indouisme et le poids du confucianisme en Chine.
La force des religions chrétiennes - le catholicisme comme les protestantismes réformateurs - a été d'accepter l'impérialisme de l'individu et de s'inscrire dans ce cadre pour continuer à prêcher l'importance d'une métaphysique " kantienne ". L'excellent livre de Marcel Gauchet " Le désenchantement du monde " illustre cette évolution.

La pensée contemporaine est libérale.

Tocqueville ayant définitivement gagné, il était naturel que toute la pensée contemporaine soit une pensée libérale, au sens très large et non au sens politique du terme.
Les grands philosophes et sociologues contemporains sont tous de grands libéraux : Raymond Boudon, Louis Dumont, Emile Durkheim, Norbert Elias, F. Von Hayek, Georges Lipovetsky, Karl Popper, sans doute le plus grand, Georges Simmel, Max Weber.
Aucun socialiste de quelque importance chez les philosophes contemporains : Chantal Delsol, Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, François Georges, André Glucksmann, Jean-Claude Guillebaud, François Julien, Blandine Kriegel, Alain Laurent, Emmanuel Levinas, Benard-Henry Levy, Michel Onfray, Paul Ricoeur, Alain Renaut, Patrick Simon, Tzvetan Todorov.
Tous sont très éloignés de tous les modes de pensée socialiste ou socio-démocrate.

La pensée économique est largement libérale, comme la pensée sociologique.

L'économie, libérale dès son origine (Adam Smith, Frédéric Bastiat), s'est développée naturellement dans le même sens. Le marxisme a été une très petite exception - hélas très importante par ses relais médiatiques et politiques - dans un courant d'analyse qui a toujours posé comme principe que tout ensemble économique fonctionnait sur des individus libres, rationnels ou croyant l'être, en tout cas assumant leur décision de consommations, d'épargne, d'investissement et leur envie d'entreprendre.
Aucun économiste sérieux ne placerait aujourd'hui au même niveau Karl Marx et Joseph-A. Schumpeter.
Et ce n'est pas un hasard si le seul Français couronné d'un Nobel d'économie ait été Maurice Allais et si les 25 derniers Nobel ont été décernés à des économistes américains tous fort éloignés du marxisme et du keynésianisme.
Et tous les économistes français d'une certaine taille sont peu ou prou libéraux, même s'ils affichent des opinions politiques socialistes comme Thomas Piketty, Jean-Paul Fitoussi ou Daniel Cohen.
Citons notamment Alain Cotta, Elie Cohen, Christian de Boissieu, Michel Didier, Michel Godet, Bertrand Jacquillat, Serge Kolm, Henry Lepage, Jacques Lesourne, Béatrice Majnoni d'Intignano, Edmond Malinvaud, Jacques Plassart, François Rachline Jean-Jacques Rosa, Pascal Salin, Philippe Simonnot, Christian Saint-Etienne et la quasi-totalité du " cercle des économistes ".

Sachant le poids de la philosophie et de l'économie dans la pensée, il n'est pas anormal de constater que, sciences politiques, en géographie humaine, en histoire, en ethnologie on retrouve les mêmes tendances et les mêmes dominantes libérales.
En toute objectivité, les grands noms de l'intelligentsia appartiennent à cette mouvance.
Citons-en quelques-uns en nous excusant d'être si limités, alors que plus de cinquante noms viennent immédiatement à l'esprit : Philippe Beneton, Alain Bezançon, Nicolas Baverez, François Boutillon, Fernand Braudel, Jean-Claude Casanova, Hélène Carrère d'Encausse, Pierre Chaunu, Stéphane Courtois, Louis Dumont, Jean-Pierre Dupuy, François Fejtö, Marc Fumaroli, François Furet, Claude Fouquet, Raoul Girardet, Emmanuel Leroy-Ladurie, Marc Lazare, Simon Leys, Georges Liebert, Pierre Manent, Henry Mendras, Yves Meny, Philippe Meyer, Jacques Marseille. De la lettre B à la lettre M, nous avons certainement oublié quelques auteurs importants car nous nous sommes contentés de citer ceux qui nous venaient à l'esprit jusqu'à la lettre M, comme dans le petit jeu du " Bacho ".

Certes, un courant intellectuel important cherche, à côté du courant libéral, à constituer une véritable doctrine sociale-démocrate, fondée sur des idées socialistes radicalement différentes de celles des marxistes.

Mais la pensée sociale démocrate est beaucoup mieux relayée.

Le Nouvel Observateur et un certain nombre d'intellectuels importants, comme Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, Robert Castel, François Dubet, Monique Canto-Sperber, Edgar Morin, Jacques Donzelot animent ce courant appuyé sur une grande revue mensuelle " Esprit ".
Ces idées sont beaucoup mieux relayées par les grandes revues intellectuelles et surtout par la presse et notamment la presse lue par les leaders d'opinion culturels, artistiques, populaires, ce qui lui donne le poids et l'importance que souhaitait Gramsci.
Pourtant cette pensée ne débouche pas sur une doctrine sociale-démocrate complète et cohérente. Pourquoi ?
Précisément parce que la pensée libérale est si forte et si dominante qu'elle ne permet pas à cette pensée sociale-démocrate de s'unifier.
La conviction que l'économie de marché est sans rivale, que l'individu reste absolument prédominant, que le sens de la justice sociale est partagé par tous et ne peut être le monopole d'un nouveau socialisme, conduit à la faiblesse de cette mouvance idéologique.

C'est pourquoi d'ailleurs elle est dépassée par une autre mouvance beaucoup plus à gauche, l'altermondialisme. L'altermondialisme s'est constitué autour des orphelins du marxisme qui sont restés dans l'impossibilité de faire leur deuil d'une utopie d'un siècle et demi.
Il est intéressant de relire les discours de Tocqueville à la Chambre de 1848, la première élue au suffrage universel après les années Guizot.
C'est dans cette Chambre que ce sont manifestées avec le plus de vigueur toutes les idéologies socialistes qui naissaient à la fois de Proudhon, de Marx, de Blanqui.
Ces idéologies, il faut en être bien conscient, ne mourront jamais.
L'homme aura toujours quelque part besoin d'imaginer que d'autres systèmes sont possibles.

Le socialisme " rêvé ", les socialismes " chiliastiques " auront toujours de l'avenir, mais il faut espérer que cet avenir sera éternellement marginalisé.
Philippe Aguitton, Pierre Bourdieu, Jacques Capdevieille, Bernard Marie, Susan George, Bernard Cassen, José Bové, Jacques Nikonoff, Dominique Plihon, René Passet et tout l'état-major de l'association ATTAC représentent cette tendance.

L'idéologie libérale n'a pas su trouver ses relais dans la grande presse.

Reste un fait mystérieux.
L'idéologie libérale domine entièrement le paysage intellectuel.
Les idées sociales-démocrates restent vivaces mais sont loin de s'imposer comme le marxisme a pu s'imposer à gauche entre 1920 et 1955.
L'altermondialisme n'a aucun poids intellectuel mais séduit le monde médiatique.
Or ce monde médiatique appartient à des entreprises privées, dont beaucoup sont dominées par le grand capitalisme : les groupes Lagardère, Dassault, Havas, Prisma Presse, Bayard...
Pourquoi dès lors si peu de journalistes défendent-ils les idées libérales ?
Un sondage effectué auprès d'un millier de journalistes, avant les présidentielles de 2002, avaient en effet montré que l'Extrême gauche recueillait 25 % de leurs suffrages, la Gauche près de 55 % et toute la Droite réunie autour de 20 %.

Si l'on prend les grandes revues d'idées et de réflexions, on constate une forte domination d'une part du " religieux ", d'autre part du " politiquement correct ".
-" Passages " (35 000 ventes), trimestrielle. Revue éclectique et très ouverte axée sur trois thèmes principaux : le dialogue inter-religieux, la politique internationale et le développement durable.
- " Les Etudes " (14 000 ventes), mensuelle. Revue fondée et dirigée par les Jésuites (compagnie de Jésus).
- " Esprit " (10 000 ventes), mensuelle. Revue fondée par les Chrétiens de gauche qui ont en quelque sorte fondé l'alliance entre cette mouvance et le parti socialiste.
- " Revue des Deux Mondes " (6 000 ventes), mensuelle. La plus ancienne. Mais aujourd'hui très concurrencée par les titres précédents et suivants.
- " Commentaire " (6 000 ventes), trimestrielle. Fondée par Raymond Aron.
L'élite de l'intelligentsia française, tant au niveau du comité de rédaction que des auteurs.
Dirigée par Jean-Claude Casanova qui maintient une relation forte entre le monde intellectuel, le monde économique et la politique internationale.
- " Projet " (6 000 ventes), mensuelle. Revue catholique d'inspiration dominicaine essentiellement axée sur les problèmes sociaux.
- " Les Temps Modernes " (4 000 ventes), mensuelle. Fondée par Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, mais devenue très vite la grande revue de Gauche.
Marie assez bien l'intellectualisme universitaire, la psychanalyse et le gauchisme à la mode.
- " Le Débat " (3 000 ventes), trimestrielle. Fondé par Pierre Nora et Marcel Gauché.
Très proche de Commentaire avec un positionnement plus au centre-gauche, plus intellectuel et moins politico-économique.

Dans les autres revues ayant une influence certaine dans le monde des idées, il faut citer : " Pouvoir " (Institutions et sciences politiques), " Les Annales " (Histoire), " Hérodote " (Géographie humaine), " Futuribles " (Economie et prospective), " Revue politique et parlementaire " (Politique appliquée), " Politique internationale " (comme son nom l'indique) et " Société Civile ".
Cette dernière revue, qui tire à 10 000 exemplaires, étudie essentiellement le secteur public et politique pour y suggérer les réformes nécessaires.

Pour mieux faire connaître la pensée libérale, il me semble vraiment peu utile de créer une nouvelle revue, ni même un nouveau news magazine, ou un nouveau journal.
Il en existe suffisamment qui devraient simplement être mieux alimentés.
Par contre, ce qui fait vraiment défaut, c'est une sorte d'agence de presse dont le travail serait essentiellement de résumer en dix pages, puis en quatre, puis en deux, puis en une, les excellents ouvrages qui ne tirent aujourd'hui qu'entre mille et trois mille exemplaires et ne sont lus que par une petite élite sans influence médiatique.
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