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Le chiffrage des programmes présidentiels
: une très fausse bonne idée.
Le principe du chiffrage d'un programme.
L'Institut de l'Entreprise a créé une cellule d'analyse intitulée
" Débat 2007 ", dont le but est de chiffrer les propositions des
principaux candidats à l'élection présidentielle.
Ce chiffrage se fait selon des méthodes très classiques.
La mesure proposée prolonge souvent une
mesure existante dont on connaît déjà le coût.
Par exemple si Mme Royal propose de construire 120 000 logements
sociaux par an et que le budget de 2006 a permis d'en financer 80
000, on multiplie ce chiffre par 50 % et on obtient le coût de la
proposition.
Pour un certain nombre de mesures simples,
comme celles que nous évoquons ci-dessus, le chiffrage est relativement
aisé.
Pour la renationalisation d'EDF, on connaît la valeur des
actions de l'entreprise.
Si l'Etat souhaite racheter ces actions pour en devenir actionnaire
à 100 %, on en connaît le coût.
Par contre, pour 90 des 100 mesures préconisées par Ségolène
Royal, comme pour les grandes propositions de Nicolas Sarkozy, l'idée
de calculer un coût est tout à fait irréaliste.
On le verra facilement à partir de quelques exemples simples et,
plus encore, dès que la proposition est un peu complexe :
- Le RMI.
La création du RMI par le gouvernement de Michel Rocard avait été
conçue à l'époque pour être accordé à environ 500 000 personnes.
La première année " pleine ", le nombre de bénéficiaires a été de
240 000.
Les 500 000 ont été atteints la troisième année mais, assez vite,
le nombre de bénéficiaires est passé à 800 000,
a plafonné autour d'un million, puis est reparti à la hausse avec
aujourd'hui plus d'1 200 000.
- L'allocation dépendance avait
été programmée pour 500 000 bénéficiaires.
Ceux-ci étaient au nombre de 800 000 en 2003 et de 970 000 en juin
2006.
Par contre, le nombre de bénéficiaires de la CMU a été très bien
évalué : un peu moins de 5 millions, chiffre quasiment stable dans
les quatre dernières années.
- Etendre les 35 heures à tous les salariés
(projet de S. Royal). L'Institut de l'Entreprise chiffre
le coût de l'opération à 4 milliards d'euros, en calculant le nombre
de salariés des PME multiplié par les aides de l'Etat pour le passage
à 35 heures.
Cela n'a strictement aucun sens.
Le coût des 35 heures est impossible à évaluer, d'abord
parce qu'il a introduit dans toute la société française un nouveau
rapport au travail.
Aujourd'hui, dans le monde de la fonction publique, comme dans le
monde des grandes entreprises, le travail est devenu en quelque
sorte une obligation dont il faut bien se débarrasser " en 35 heures
" plutôt qu'un devoir associé à un plaisir : celui de faire une
carrière, de progresser, de se valoriser en travaillant le plus
possible.
Le coût psychosociologique des 35 heures
est bien plus important que son coût financier.
Et les calculs de l'INSEE pour tenter d'évaluer le nombre d'emplois
créés par les 35 heures sont à proprement parler ridicules.
De plus, les 35 heures ont été compensées par des aides publiques
massives - environ 15 milliards d'euros - et le vrai calcul à faire
est celui qui chercherait à évaluer ce que ces 15 milliards auraient
procuré comme emplois s'ils avaient été investis par les entreprises
au lieu d'être prélevés par l'impôt et redistribués pour diminuer
le temps de travail.
L'extension des 35 heures à toutes les
entreprises, y compris les plus petites, ne coûtera pas 3 milliards
d'euros comme l'affirme l'Institut de l'Entreprise.
Il risque plutôt de détruire 1 million d'emplois et de convaincre
les patrons les plus dynamiques des PME les plus novatrices de partir
s'installer à l'étranger où le travail est encore une valeur essentielle.
- Augmenter de façon importante les budgets
de la recherche (projet commun à S. Royal et à N. Sarkozy).
Ce projet est évalué pour les deux candidats autour de 7 à 10 milliards
sur une législature.
Ce chiffre a-t-il une quelconque signification ?
Pas un seul chercheur ne répondra à cette question par un oui franc
et massif.
En effet, de quoi un chercheur a-t-il besoin pour travailler
avec efficacité et " pour trouver, en tout cas pour trouver des
pistes ", ce qui est le but de toute recherche ?
Et de quoi l'Etat a-t-il besoin pour savoir si les fonds placés
dans la recherche sont utiles et mesurer leur efficacité ?
La réponse à ces deux questions est complexe et repose en partie
sur deux philosophies de la recherche et de l'action gouvernementale.
Sans trop les caricaturer, on pourrait affirmer qu'il existe une
philosophie de la recherche " de Gauche " et une autre " de Droite
".
Disons plutôt qu'il existe une méthode consistant à augmenter les
budgets sans rien changer et une autre consistant à ne les accroître
qu'en changeant tout.
Consacrer 10 % de plus à la recherche aura
un effet totalement différent selon :
-
la qualité des rapports entre universités, grandes écoles et centres
de recherches,
- l'importance et la structure des laboratoires de recherche,
- le statut des chercheurs : fonctionnaires à vie, CDI ou CDD,
- les systèmes d'évaluation de la recherche,
- la relation entre les entreprises, les administrations et la recherche,
et ceci quels que soient les sujets et les laboratoires,
- la nature de la recherche et les types de contrats afférents.
Cette analyse critique étant faite, était-il vraiment utile de
chiffrer autour de 35, 50 ou 70 milliards les propositions de nos
candidats ?
Et surtout, est-il possible à un nouveau président, appuyé bien
sûr par une nouvelle majorité parlementaire, de dégager 50 milliards
d'euros ou plus pour élaborer une nouvelle politique ? Bien sûr.
Et pourquoi se battre dans une élection
présidentielle si l'on n'est pas certain qu'une autre politique
peut dégager 50 ou 70 milliards sur cinq ans pour faire mieux et
pour être plus efficace ?
De nombreux pays l'ont fait : le Canada, la Suisse, la Suède, le
Danemark, l'Irlande mais aussi trois grands pays comme l'Angleterre,
l'Allemagne et l'Espagne.
Un seul exemple : la France a entrepris
dans les vingt dernières années une politique de décentralisation
systématique. Cette politique est une véritable catastrophe économique.
En 10 ans, les effectifs de la fonction publique de l'Etat qui auraient
dû diminuer ont en fait augmenté de 6,7 %.
Dans le même temps le nombre des salariés de la fonction publique
territoriale a augmenté de 27,7 %.
En Grande-Bretagne, l'ensemble du cabinet a décidé de mettre en
place un processus de révision fondamentale de la notion de gestion
des services publics.Vingt ans après le nombre de fonctionnaires
a été réduit dans la totalité des départements ministériels d'un
tiers, à l'exception de l'éducation nationale et de la santé, où
la réduction a été nette mais sensiblement moins forte.
Si en France on faisait l'effort nécessaire pour réduire les
gaspillages, les éléphants blancs, le train de vie somptueux de
l'Etat et des collectivités locales, les coûts abusifs, les gâchis
et les malversations, c'est plus de douze milliards d'euros chaque
année que la France pourrait économiser.
Ce chiffre de 12 milliards n'est pas tiré d'un chapeau mais d'un
rapport extrêmement documenté publié sous la responsabilité d'un
conseiller d'Etat en juin 1999 et que rien hélas n'est venu démoder.
Et 12 milliards de 1999, c'est 15 milliards d'aujourd'hui.
Souhaitons maintenant que l'Institut de
l'Entreprise se livre à un travail plus utile et plus efficace :
reprendre cette analyse et démontrer qu'avec des méthodes assez
simples on parviendrait aisément à financer des dépenses d'investissement
vraiment utiles et des dépenses sociales urgentes. 31
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