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Contre
point : L'autre pensée unique.
Un article du Monde 2 d'Alain Frachon
"De la droite à l'extrême gauche, c'est le même slogan :
haro sur le modèle anglo-saxon.
Quand la campagne sur le traité constitutionnel européen s'échappe
sur le terrain économique et social, elle ne laisse entendre qu'un
seul thème, une longue plainte en forme de condamnation unanime
:
la France ne veut pas du modèle économique anglo-saxon. Les partisans
du oui jurent que l'Europe protégera l'Hexagone d'une pareille calamité
; le camp du non assure que l'union en est le cheval de Troie. Sur
le fond, tout le monde est d'accord : l'horreur anglo-saxonne est
à fuir à tout prix ; elle menacerait les remarquables performances
du modèle social français.
Dans sa prestation télévisuelle du 14 avril, le Président Jacques
Chirac dénonçait " la brutalité " du capitalisme à l'anglo-saxonne
; la gauche de gouvernement a érigé le " libéralisme anglo-saxon
" en contre-modèle ; l'extrême gauche évoque un cauchemar.
En somme la pensée unique a changé de camp. Elle était censée véhiculer
un credo libéral, partagé par la droite et la gauche, dominant les
partis pris éditoriaux de l'ensemble de la presse, bref étouffant
le débat et imposant son élitiste vérité à " la France d'en bas
".
C'est tout le contraire.
La dénonciation du modèle libéral est,
en France, un rituel imposé pour quiconque veut se faire entendre
sur la scène publique. Pas moyen d'y échapper, sauf à être pris
pour un horrible partisan du laisser-faire.
Cela relève de l'incantation, du Vaudou. On est dans la magie, le
tour de passe idéologique.
Avec effet aveuglant assuré.
Car si l'on veut bien regarder les performances économiques et
sociales de la Grande-Bretagne - elle vote le 5 mai -, on conviendra
qu'elles soutiennent allègrement la comparaison avec celles du modèle
social français.
En Grande-Bretagne, le PNB par habitant (29 010 €) dépasse celui
de la France (27 180 €).
Le chômage est quasi inexistant (4,5 % de la population active,
niveau le plus bas depuis 29 ans, contre 10 % en France) ; seuls
7 % des Britanniques mentionnent l'emploi parmi leurs principales
préoccupations ;
58 % d'entre eux jugent " bonne " la situation économique du pays
- 28 % en France.
Oui, mais quelles inégalités chez eux !, entonne le chœur des grand
prêtres du modèle social français.
A tort, là encore : le pourcentage de Britanniques (17 %) vivant
sous le seuil de pauvreté est à peine supérieur à celui des Français
(15 %). Et quand une commission française, celle qu'à dirigée Martin
Hirsch, le président d'Emmaüs France, planche sur le thème de la
pauvreté pour tenter de colmater les avaries d'un modèle hexagonal
qui paraît prendre l'eau de toutes parts, ce sont certaines des
recettes du blairisme qu'elle recommande.
Dans The Guardian, brillant quotidien bobo gaucho plutôt anti-Blair,
Jonathan Freedland décrit ainsi le bilan de deux gouvernements new
labour : " Près d'un million d'enfants arrachés à la pauvreté, longues
années de stabilité économique illustrées par un quasi-plein-emploi,
inflation jugulée et taux d'intérêt faible ".
Pour parfaire la description de la menace anglo-saxonne, on citera
encore une étude du Financial Times.
" Entre 2001 et 2004, écrit Martin Wolf, le PNB de l'Australie,
des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni a crû considérablement
plus vite que celui de la France, de l'Italie, du Japon et de l'Allemagne.
"
Mais chut, il ne faut pas le dire ni même le susurrer : cela pourrait
mettre en péril le modèle français. "
Alain Frachon.
Dans le même esprit voici
également quelques lignes de l'éditorialiste des Echos, Favilla
:
" Le péché de libéralisme. Haro sur le libéralisme !
Dans le tintamarre de la campagne référendaire montent contre
lui toutes les imprécations des multiples défenseurs de la vertu.
Ils savent pourtant les uns et les autres - mais affectent de l'ignorer
- que seule une société libérale autorise de telles disputes publiques,
lesquelles sont l'un des modes d'expression de la démocratie.
On pense à André Gide, qui a écrit quelque part dans son journal
: " Nous entrons dans une époque où le libéralisme va devenir la
plus suspecte et la pus impraticable des vertus. " C'est aujourd'hui
un péché.
Parce que l'éthique libérale suppose une responsabilité, elle
paraît difficilement soutenable par la mentalité caractéristique
des sociétés fatiguées…
Nul besoin d'analyses méticuleuses pour constater que tous les régimes
actuels ou passés se réclamant d'autres valeurs présumées supérieures
(justicialisme, socialisme, théocratie…) contredisent terme à terme
les principes. L'histoire montre aussi que, à la différence de tous
ces autres systèmes, le libéralisme n'a jamais tué personne.
Mais le Président de la République a manqué, comme il dit, une belle
occasion de se taire lorsqu'il a prétendu que ce traité n'était
pas d'inspiration libérale. Heureusement qu'il l'est, et pour les
raisons susdites…
Certes, on ne prétendra pas que le marché est l'alpha et l'oméga
de la liberté et de la justice.
Mais il n'y a pas d'exemple de société libre sans marché libre,
et dans les meilleurs dictionnaires économiques les seuls antonymes
au libéralisme sont le dirigisme et le collectivisme.
L'option est donc claire, pour peu qu'on élève le débat au-dessus
des détails du traité.
Mais on attend en vain un nouveau " programme commun " alternatif
pour l'Europe, à l'image de celui qui avait déjà fait l'union de
la gauche française.
Le débat de fond menace ainsi de s'enliser entre libéraux honteux
et étatistes inavoués.
C'est à croire que tout est devenu péché.
En tout cas, quand on accuse la liberté d'en être devenue un, c'est
qu'on se sent sans doute incapable des disciplines qu'elle exige.
"
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