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L'Europe, quelle Europe ?

Ce sont les philosophes, les sociologues, les économistes dont le métier est de réfléchir, de chercher, de comparer qui nous apportent une aide précieuse, à nous tous qui sommes pris par les exigences de la vie quotidienne.
Les réflexions qui suivent doivent beaucoup à une philosophe - historienne spécialiste de l'Europe centrale :
Alexandra Laignel-Lavastine, auteur d'un livre remarquable " Esprits d'Europe ".
Elle nous rappelle d'abord une réflexion d'Edmond Husserl avant la guerre de 40 :
" L'Europe n'a le choix que de sombrer dans la haine et dans la barbarie ou de renaître à l'esprit de la philosophie. Mais le plus grand péril qui la menace, c'est la lassitude. "
Le nazisme et le communisme ont effectivement durant près de 60 ans imposé à l'Europe centrale et orientale la haine de l'esprit et la barbarie. Quant à la lassitude, nous y sommes. Force est d'admettre que l'Europe réunifiée est désespérément vide, entité bureaucratique bientôt accessible aux seuls initiés.
Le montre le désarroi des Français mais sans doute de tous les Européens devant la nécessité de voter pour un texte considérable, illisible, incompréhensible.

Pour autant la construction européenne demeure malgré ses faiblesses ce que les Européens ont fait de mieux au XXème siècle.
L'essai de A. Laignel-Lavastine est consacré aux trois principaux penseurs de l'Europe de l'Est à l'époque du communisme : Czeslaw Milosz, Jan Patocka, István Bibó et à tous ceux qui, dans des épreuves souvent insoutenables (Patocka en est mort, tous leurs disciples et amis ont été emprisonnés plusieurs années), ont maintenu l'humanisme et le personnalisme envers et contre tous.
Cette expérience centre-européenne est un trésor sans prix.
Lorsque ces hommes et beaucoup d'autres - Václav Havel, I. Kertész, L. Kolakowski, I. Klíma, M. Kundera - ont connu la destruction du royaume d'Autriche-Hongrie, les dictatures fascistes qui se sont étendues dans tous les Balkans entre les deux guerres, le nazisme, l'effroyable mélange de guerre militaire et de guerre civile des années 40/45, puis quarante-cinq ans de communisme, on peut penser que leurs âmes en ont été extraordinairement fortifiées.
Qu'il s'agisse de ces grands hommes, au sens le plus grand du terme, ou de la masse du peuple qui a souffert de la même manière ou qui s'est compromise pour survivre, tous ont une foule de choses à nous apprendre.

Ils sont passés pendant soixante ans d'une caverne à une autre comme le disait Patocka en référence à Platon.

Nous pouvons, vis-à-vis de ces peuples qui ont intégré l'Europe quinze ans après la chute du mur, nous poser deux questions :
La première : comment pouvons-nous apprendre d'eux, que peuvent-ils nous apporter pour une conception nouvelle de la fraternité européenne, comment leur esprit de résistance peut-il nous insuffler de nouvelles forces vitales ? Or, cette question, nous n'avons pas entendu une seule fois un seul chef d'Etat se la poser et guère plus d'intellectuels occidentaux.
La seconde : que pouvons-nous leur apporter, à eux qui paraissaient si avides d'Europe ?
- Le libre échange mais immédiatement réduit car nous avons peur de la concurrence.
- La libre circulation des hommes mais supprimée dès fin 2004 car nous avons craint l'invasion.
- La tristement fameuse directive Bolkenstein, aussitôt retirée, car nous ne voulons pas de pauvres chez nous.

Certes, l'intégration de ces pays n'était pas simple. Certes, il eut mieux fallu attendre et les préparer davantage pour pouvoir les accueillir avec chaleur.
Mais pourquoi ne jamais s'être posé la question inverse : ils peuvent nous apporter énormément, nous aider à repenser l'Europe, nous donner un supplément d'âme, nous permettre de savoir que nous voulons non pas l'Europe mais une certaine Europe.
On raille trop souvent l'ambition démocratique et libérale des Etats-Unis. Peut-être est-il temps de se poser enfin la question : quelle ambition pour notre Europe ?

A. Laignel-lavastine Esprits d'Europe - autour de C. Milosz, J. Patocka, I. Bibó. , Calmann-Lévy, mars 2005, 354 pages, 22 euros.