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La crise et la raison.

Article de Jean-Luc Baslé

L'actualité économique est particulièrement dense ces derniers temps.
La Grèce fait la une des journaux, suivie de l'Espagne et de l'euro mais il est aussi question du surendettement des Etats, de la sortie de crise et de la brouille sino-américaine.
Difficile de faire le point face à cette avalanche de nouvelles propre à donner le tournis.
Comment rester serein dans un monde où la transmission de l'information se mesure en nanosecondes et la désinformation le dispute à l'actualité.
Se peut-il, en effet, que la nervosité des marchés financiers à l'égard de la Grèce soit due à un article du Financial Times annonçant qu'Athènes cherchait à lever 25 milliards d'euros auprès de la Chine (soit la moitié de ses besoins prévisionnels 2010) ?
Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, n'a-t-il pas raison de dénoncer l'incohérence qui existe entre les efforts demandés à la Grèce et le laxisme budgétaire des grands Etats européens ? Incohérence qui conduit le Premier ministre, George Papandréou, à prendre des engagements que son pays ne pourra probablement pas tenir.
Se peut-il qu'un pays qui ne pèse que 3% de la zone euro puisse, par les difficultés qu'il rencontre, ébranler l'édifice monétaire européen ?
Si l'observateur porte son regard au-delà de l'Atlantique, la situation apparaît tout aussi confuse.
Moody's menace d'abaisser la note AAA des Etats-Unis alors que le dollar se raffermit vis-à-vis de l'euro.
Quel objectif poursuit l'agence de notation ? Souhaite-t-elle affirmer son autorité pour mieux dissimuler sa responsabilité dans la crise des subprimes ou faire pression sur le Congrès pour préserver son statut privilégié ?
Dans sa décision de mettre fin à ses opérations de refinancement spéciales, la Fed a-t-elle suffisamment pris en compte la situation des banques à qui il est demandé d'accroître leurs fonds propres dans des conditions de marché difficiles ? Pour cette raison, elles pourraient être tentées d'améliorer leur ratio d'endettement (leverage ratio) en modérant, voire en réduisant, leurs engagements à l'égard des entreprises ce qui aurait pour effet de tuer la reprise dans l'œuf ?
Que penser de l'adoption de la règle de Volcker (qui a pour objet de limiter l'activité et la taille des grands établissements financiers) par Barack Obama ? Est-ce le signal d'un durcissement vis-à-vis de Wall Street ou un simple effet d'annonce pour rallier l'opinion publique déçue par la situation politique, en général, et la situation de l'emploi, en particulier ?
Quelle incidence l'élection de Scott Brown au siège de Ted Kennedy aura-t-elle sur la scène politique américaine ?
La situation est tout aussi contrastée en Asie. La Chine est désormais le premier exportateur mais la pression s'accroît pour qu'elle réévalue sa monnaie. Bien qu'en passe de devenir la deuxième puissance économique mondiale, son avenir trop dépendant de l'exportation n'apparaît pas assuré.
Le Japon qui entame sa seconde "décennie perdue", est menacé de perdre sa notation AAA ce qui se justifierait davantage que dans le cas des Etats-Unis.
Existe-t-il une logique derrière ces évènements ?
Y a-t-il une clé pour les décoder ? Si elle existe, elle ne peut se trouver que dans les forces qui les animent.
L'enjeu de ces forces ne peut être que le pouvoir.
Or celui-ci bien souvent s'oppose à la raison.
La crise actuelle ne se résoudra qu'à deux conditions :
- le rééquilibrage des échanges commerciaux et
- la refondation du secteur financier.
Examinons le rapport de force dans la première de ces deux conditions pour savoir si la raison l'emportera.

L'équilibre des échanges
Mervyn King, gouverneur de la Banque d'Angleterre, l'a déclaré sans ambages dans son discours du 20 janvier 2009, la crise est due "aux déséquilibres de l'économie mondiale ces dix dernières années" - lesquels déséquilibres, faut-il le rappeler, sont eux-mêmes dus aux politiques économiques des Etats-Unis et de la Chine.
Logique avec lui-même, King a salué un an plus tard la décision des membres du G20 de soumettre leurs politiques économiques à l'examen de leurs pairs (peer review), tout en déplorant qu'il ne s'agisse là que d'un vœu pieux.
Il a raison. Il aurait même pu aller plus loin dans sa critique car pour emblématique qu'elle soit, cette décision n'en est pas moins superfétatoire.
L'article IV des statuts du Fonds monétaire international autorise cette surveillance réciproque des pays membres.
Elle donne d'ailleurs lieu à la rédaction de rapports réguliers sur chaque pays membre où la forme prime le fond - le langage diplomatique prévalant sur l'analyse - à la grande satisfaction des Etats qui n'aiment pas qu'on empiète sur leur souveraineté.
La genèse de cette surveillance remonte à John Maynard Keynes qui souhaitait inclure dans les statuts du Fonds une règle selon laquelle tant les pays excédentaires que les pays déficitaires prendraient les mesures nécessaires pour équilibrer leurs échanges, rompant ainsi avec la discipline de l'étalon-or qui s'imposait aux seuls pays déficitaires.
Le système favorisait les pays créditeurs qui étaient assurés de récupérer leurs créances mais imposait de lourds sacrifices aux pays débiteurs. Il fut impossible de l'appliquer dans l'Entre-deux guerre pour les raisons données par Barry Eichengreen dans son excellent ouvrage (Globalizing Capital). La proposition du brillant économiste anglais allait à l'encontre des intérêts des Etats-Unis, alors seul pays créditeur du monde libre. Elle ne fut donc pas retenue ou plus exactement elle fut couchée en langage sibyllin dans l'Article IV et perdit toute sa force originelle.
Ainsi donc, point n'est besoin de peer review mais bien plutôt d'une véritable volonté politique qui semble faire défaut aujourd'hui comme hier.
Robert Zoellick, patron de la Banque mondiale et ancien Ministre du commerce de George W. Bush, ne s'y est pas trompé quand il a recommandé que le "peer review" soit remplacé par le "peer pressure" (la pression des pairs) pour donner plus de force à la déclaration des membres du G20.
En fait, il suffirait de revenir à l'esprit de la règle de Keynes pour que l'équilibre des échanges se rétablisse.
Mais, des pays comme la Chine, le Japon, l'Allemagne et la Corée du Sud - pays excédentaires - mais aussi les Etats-Unis - pays déficitaire mais qui contrôle la monnaie de réserve - ne souhaitent pas son application car ils sont les bénéficiaires du système actuel qui n'a rien à envier à l'étalon-or pour qui comprend son fonctionnement
(C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter la décision de l'Europe de ne pas aider la Grèce).
Cette question de l'équilibre des échanges se résume donc à un affrontement entre pays excédentaires et pays déficitaires.
Elle ne peut rester indéfiniment sans réponse comme le montre le déséquilibre commercial sino-américain qui fragilise l'architecture économique mondiale.

Le double déficit américain
S'il est vrai que le déficit commercial des Etats-Unis tient à la sous-évaluation du yuan, il est tout aussi vrai qu'il tient au déficit budgétaire américain. Or, la réduction de ce dernier ne peut se faire sans une réforme du système de santé et une augmentation des impôts. C'est tout l'enjeu de la politique intérieure américaine actuelle qui oppose démocrates et républicains.
Les premiers veulent instituer un régime général quasi universel et envisageraient même une augmentation des impôts, non pas dans le climat actuel car se serait suicidaire mais à terme quand la reprise économique, si elle se confirme, l'autorisera.
Les seconds désirent limiter l'engagement du gouvernement fédéral dans le domaine social et sont non seulement opposés à l'augmentation des impôts mais veulent aussi les réduire pour relancer l'économie - les plus extrêmes d'entre eux souhaitant l'abolition de l'édifice rooseveltien (New Deal).
Les adversaires campant sur leur position respective, la politique américaine est dans l'impasse.
C'est là que l'élection du républicain Scott Brown au siège du démocrate Ted Kennedy prend tout son sens.
Jusqu'au décès de ce dernier, les démocrates disposaient d'une majorité qualifiée, c'est-à-dire de 60 votes sur les 100 du Sénat ce qui leur permettait de mettre fin à toute tentative d'obstruction de la part des républicains. Connue sous le nom de filibuster, cette pratique (remarquablement interprétée par James Stewart dans "Mr. Smith goes to Washington") permet à tout sénateur ou groupe de sénateurs de prendre la parole pour empêcher le vote d'une loi sans que le président du Sénat n'y puisse rien. Mais cette règle, adoptée par le Sénat, n'a aucune valeur constitutionnelle. Le Président des Etats-Unis peut s'y opposer, comme avait menacé de le faire George W. Bush pendant sa mandature. Sans aller jusqu'à cette extrémité, Barack Obama peut demander à la Chambre des représentants de voter la proposition de loi adoptée par le Sénat et utiliser le reconciliation process qui ne requiert qu'un vote à la majorité simple au Sénat pour la faire définitivement adoptée. Mais comme il l'a amplement démontré au cours de sa première année de présidence, il répugne à la confrontation lui préférant le dialogue pour rallier à son point de vue l'aile modérée du parti républicain.
Cette méthode n'ayant donné aucun résultat concret à ce jour, il est permis de se demander si la victoire de Scott Brown ne lui fera pas changer d'avis.
Ainsi, la question du déficit commercial américain se cristallise-t-elle in fine sur le rôle de l'Etat dans la société américaine - un affrontement entre démocrates et républicains, entre partisans de l'Etat providence et disciples du laisser-faire.
Pour des raisons de calendrier parlementaire, la question sera vraisemblablement tranchée avant l'été.
La décision qui sera prise sera lourde de conséquence. Le rééquilibrage de la balance commerciale américaine en dépend au moins pour partie tout comme la notation des obligations du Trésor américain. Un abaissement de cette notation aurait pour effet d'accroître le coût du service de la dette et donc le déficit budgétaire. Ce serait alors le début d'un cercle vicieux de déficits et de dettes se renforçant mutuellement, préjudiciable à l'économie américaine et donc à l'économie mondiale. Les enjeux sont considérables.

Le modèle chinois
La situation de la Chine est tout aussi incertaine.
Si la faiblesse du yuan est un facteur déterminant de l'excédent commercial chinois, il n'est pas le seul.
L'abondance et le faible coût de la main d'œuvre y ont fortement contribué.
C'est la conséquence de la politique délibérée du gouvernement de privilégier les régions côtières - fortement exportatrices - au détriment de la Chine intérieure, à vocation agricole.
Mais cette politique qui a permis d'engranger un volume important de réserves, a aussi ses limites.
La Chine consacre près de 50% de son PIB à l'investissement destiné à accroître la capacité productive de ses entreprises exportatrices et à des travaux d'infrastructure dont l'utilité n'est pas démontrée. Ce taux ne peut être maintenu ad vitam aeternam.
La croissance du PIB ne peut être inférieure à 8% pour créer les huit à dix millions d'emplois nécessaires à l'absorption des nouveaux entrants sur le marché du travail. Cet afflux d'émigrants est la conséquence directe de la politique exportatrice de la Chine qui a conduit à un appauvrissement de la population rurale.
Les ruraux émigrent pour survivre. Cette situation, porteuse de troubles en germe, est condamnée à terme.
Les autorités chinoises en sont conscientes.
Dans un discours prononcé en 2007, le Premier ministre, Wen Jiabao, a stigmatisé le modèle de croissance chinois le jugeant "instable, déséquilibrée, non coordonnée et insoutenable à terme".
A Davos, le 28 janvier, le Vice Premier ministre, Li Keqiang, après s'être félicité des excellents résultats obtenus par l'économie chinoise, a reconnu que l'environnement demeurait incertain.
Pour faire face à la situation intérieure tout comme à la situation extérieure, la politique économique chinoise doit être redéfinie. Mais cette redéfinition se heurte à deux difficultés.
- La première est d'ordre arithmétique,
- la seconde d'ordre politique.
La consommation des ménages américains représente 71% du PIB qui s'élève à 14,5 milliards de dollars alors que celle des ménages chinois est de 37% pour un PIB de 4,5 milliards de dollars.
Au vu de ces chiffres, il est évident que le consommateur chinois ne peut remplacer le consommateur américain comme moteur de l'économie mondiale.
Par ailleurs, le Parti communiste chinois n'est pas le monolithe que l'on imagine souvent en Occident.
Il est divisé en plusieurs factions dont les deux principales sont la faction "élitiste" et la faction "populiste".
La première défend les intérêts des entreprises d'état implantées dans la région côtière alors que la seconde représente ceux de la Chine intérieure.
Une tentative d'inversion de la politique économique entreprise en 2005 à l'initiative de Hu Jintao, membre de la faction populiste, s'est soldée par un échec devant l'opposition de la faction élitiste. C'est cette même faction qui a mis fin à la réévaluation du yuan. *
Inutile de pousser plus avant notre analyse. Tant au niveau des échanges mondiaux que des politiques intérieures américaines et chinoises, les données du problème sont connues ainsi que les solutions. Une sortie de crise rationnelle requiert la coopération des forces mondiales en présence.
En ce sens, la réunion du G20 à l'initiative de la France, est un pas dans la bonne direction.
Mais les résultats obtenus à ce jour ne sont pas à la hauteur des attentes.
Aussi, est-il permis de s'interroger : les forces en présence seront-elles sensibles à la raison ou, n'écoutant que leur intérêt immédiat, se livreront-elles à un combat suicidaire dont l'issue ne pourrait être qu'une nouvelle crise, plus violente, plus dévastatrice et plus insurmontable que celle que nous venons de traverser ? La réponse dans un avenir proche.
Jean-Luc Baslé