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Savoir regarder la Chine.
Christian julienne - Joseph Le Bihan
Il est difficile de sortir de nombreux stéréotypes en regardant
la vie politique et économique chinoise.
L'idée que la Chine est un pays communiste conduit à la confondre
avec un univers soviétique qui s'est montré non seulement inefficace
mais totalement régressif.
La masse démographique chinoise, 1,3 milliards d'habitants malgré
l'obligation légale d'un seul enfant, provoque en Europe un certain
effroi.
La rapidité de sa croissance impressionne et son potentiel militaire,
notamment nucléaire, inquiète.
Peut-être faut-il compenser cette appréhension par quelques points
de vue contrastés.
La Chine n'est ni marxiste ni communiste. Les idéogrammes
chinois ont la chance de pouvoir être interprétés.
C'est ainsi que le parti communiste chinois est devenu sans difficulté
" parti du produire en commun pour tous les Chinois ".
Ce parti est structuré aujourd'hui par trois groupes d'adhérents
: le groupe des ouvriers paysans, c'est-à-dire le petit encadrement
de base, le groupe des entrepreneurs et dirigeants de collectivités,
enfin le groupe des intellectuels, c'est-à-dire des diplômés de
l'enseignement supérieur.
Le parti du produire en commun chinois
ressemble ainsi davantage, du moins au sommet, à notre Conseil Economique
et Social… en plus élitiste et en plus sérieux !!!
Ainsi, comme le veut la tradition chinoise du gouvernement par les
lettrés depuis vingt siècles, la Chine est dirigée par une élite
d'un très haut niveau que nous aurions tort de mépriser au nom de
notre régime parlementaire.
La doctrine de ce parti est celle d'une économie de marché dirigée
et encadrée par une élite d'entrepreneurs et d'intellectuels.
La doctrine philosophique du parti n'a
plus aucun rapport avec le marxisme mais s'inspire d'une doctrine
pratiquement inverse, le confucianisme. Les instituts
" Confucius ", un peu comparables aux implantations de l'alliance
française dans le monde ou aux instituts Goethe en Allemagne, se
développent très rapidement. 290 instituts ont été créés dans 98
pays et 1 000 implantations sont prévues pour 2020. La France compte
déjà 7 instituts Confucius.
L'idéologique politique chinoise
est de plus en plus celle d'un " Soft-Power ", une dictature douce
analogue à celle de Singapour.
Cela paraît incompatible pour un Occidental avec la peine de mort
appliquée massivement, l'absence de partis politiques concurrents
et l'interdiction des manifestations publiques de masse.
Les Chinois répondent que tout est affaire de temps et que la
démocratie occidentale a mis au minimum 80 ans et souvent plus d'un
siècle à s'installer, la peine de mort n'ayant été supprimée qu'un
siècle et demi après les révolutions de la fin du XVIIIème et du
début du XIXème siècle.
Cette objection semble recevable dans un pays qui, depuis toujours
- des dynasties Ming aux traités inégaux des années 1900 -, doit
faire face à une pression permanente des provinces, des féodalités
locales et de l'étranger contre l'Etat.
Les libertés publiques sont certes très restreintes. Toutefois,
la littérature, le cinéma, l'art moderne mais aussi l'économie et
la sociologie commencent à jouir d'une réelle liberté dont un des
exemples est le tirage à plusieurs millions d'exemplaires du roman
" Le totem du loup ".
Les meilleurs observateurs internationaux
jugent que la politique étrangère chinoise a un caractère essentiellement
défensif.
" Centre du monde, empire du milieu ", la Chine qui compte 15 pays
frontaliers aspire à reconquérir son titre de grande nation et à
maintenir intégralement son territoire (y compris Hong-Kong, Taiwan,
le Tibet, le Sinkiang et la Mongolie) par des moyens pacifiques.
Il est intéressant de constater que, pour Taiwan, c'est pratiquement
chose faite avec le rétablissement des lignes aériennes, du commerce,
du tourisme et plus encore des investissements financiers.
Les terribles séquelles de la guerre sino-japonaise 1931/1945 (20
millions de Chinois massacrés) vont peut-être s'effacer avec la
volonté des Japonais de reconnaître à Nankin leurs torts et de demander
pardon à la Nation chinoise, et la volonté chinoise de s'opposer
au nucléaire nord-coréen et de proclamer à Hiroshima une stratégie
nucléaire, pacifique et civile.
L'axe du confucianisme et de l'entente économique proclamé par l'ASEAN
peut constituer dans moins de dix ans une puissance analogue à celle
des Etats-Unis et bien supérieure à l'Europe. Quelques indicateurs
de la puissance économique chinoise.
- Taux de croissance annuel du PIB, entre 8 et 10 % par an depuis
25 ans.
- Le taux d'épargne chinois est le plus élevé du monde : 54 %.
- La Chine devient en 2009 le premier exportateur mondial devant
l'Allemagne.
- Le niveau de ses réserves de changes atteint fin 2009 2 300 milliards
de dollars.
- Les dépenses en R et D des grandes entreprises chinoises représentaient
20 milliards de dollars en 1997 et 120 en 2005.
- Le nombre d'étudiants entrés dans un enseignement supérieur sélectif
par concours est égal au nombre d'étudiants des USA + l'Union européenne.
Mais la Chine compte six fois plus d'étudiants en science et en
technologie que les USA. - La première université de technologies
et de management est, selon le palmarès mondial des MBA, l'université
de Hong-Kong. Elle attire en priorité des étudiants américains de
troisième cycle et les doctorants de 27 Nations qui se concurrencent
pour avoir le droit d'y inscrire quelques-uns de leurs meilleurs
étudiants.
- Second pays mondial pour le nombre de publications scientifiques.
- La diaspora chinoise : environ 110 millions.
- Pudong, le nouveau centre financier de Shanghai, compte une surface
de bureaux huit fois plus importante que le nouveau centre financier
de Londres à Canary Wharf
- La Chine, premier producteur mondial de charbon, d'acier, de ciment,
d'éoliennes, de batteries pour voiture électrique, de panneaux solaires,
de téléviseurs grand écran, de téléphones portables, de la totalité
des matériels électroménagers, des appareils numériques…
Bien sûr des handicaps existent et sont parfois considérables :
- Près de 50 % de la valeur dégagée par les entreprises chinoises
vient encore du secteur public mais l'objectif déclaré du gouvernement
est de réduire progressivement ce pourcentage.
- Une protection sociale de la population extrêmement faible.
- Un droit du travail plus que limité qui provoque de graves accidents
et des révoltes locales fréquentes.
- Des forces régionales toujours tentées par le féodalisme.
- Des minorités trop contraintes pour ne pas être en rébellion violente
de temps à autre : le Tibet, le Sin Kiang, la Mongolie.
- Enfin, une certaine incompatibilité entre la puissance excessive
de l'Etat et la liberté d'entreprendre et de réaliser qui reste
le fondement d'une économie de marché efficace.
Evitons en tous cas de reprocher à la Chine d'être tendue vers
le progrès, d'avoir confiance en l'avenir et de prendre un chemin
original pour y parvenir, sachant qu'elle a déjà fait en vingt-cinq
ans ce que l'Occident a mis cent ans à réaliser. 62
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