|
L'éthique est-elle un élément
constitutif de tout système économique, et donc du capitalisme ?
Un excellent dossier de l'IFRAP dans le numéro 88 de Société Civile.
" Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de
bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien
du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons
pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n'est jamais de
nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage.
"
C'est au nom de ce principe développé par Adam Smith qu'un certain
nombre de libertariens s'indignent que la puissance publique veuille
réglementer les parachutes et retraites dorés, les salaires excessifs,
et de façon générale la conduite financière d'un certain nombre
de patrons de très grandes entreprises.
Ils ont tort pour deux raisons :
- La première est que, comme le souligne le dossier de l'IFRAP,
" il est essentiel de ne pas donner des armes à ceux qui veulent
détruire le système entrepreneurial en l'accusant d'être une machine
à creuser les inégalités. "
-
La seconde est que la très grande entreprise de l'époque d'Adam
Smith n'a plus rien à voir avec une multinationale dont le budget
est parfois l'équivalent du budget d'un État et dont l'effectif
salarial se compte par centaines de milliers. Hélas, dans ce
type d'entreprise, les actionnaires individuels n'ont plus rien
à voir ni avec le capitaliste, ni avec l'entrepreneur moyen.
Un petit nombre de dirigeants recrutés par consanguinité à l'intérieur
de deux ou trois grandes écoles échappe tout à fait au contrôle
des petits actionnaires.
Sur ce sujet de la rémunération et des avantages obtenus à l'occasion
du départ de patrons de grandes entreprises, l'IFRAP a réalisé un
dossier de 12 pages qui montre d'ailleurs à quel point les conseils
d'administration des grandes entreprises sont recrutés dans une
sphère extrêmement restreinte où les membres des comités de rémunération
se croisent avec les mandataires sociaux, ce qui semble à tout le
moins contestable.
Sont particulièrement analysés :
- les parachutes et retraites chapeaux,
- les sommes perçues par un dirigeant en partance alors qu'il a
retrouvé immédiatement une fonction patronale,
- les retraites à la charge des entreprises,
- les indemnités de départs exceptionnels,
- les retraites à prestations définies spécifiques aux mandataires,
- les cas particuliers de grandes entreprises à capitaux publics
ou récemment privatisées…
Un seul regret : il serait intéressant et fort utile de tenter
une évaluation du nombre d'entreprises concernées par ces pratiques.
Il existe en France environ 200 000 entreprises qui ont plus de
10 salariés et quelques trois millions de travailleurs indépendants
et d'artisans ayant moins de 10 salariés. Sur ce total, 450 entreprises
ont plus de 2 000 salariés et moins de la moitié sont touchées par
les excès dénoncés à juste titre par les médias. Ce n'est pas une
raison pour les exonérer de toute responsabilité collective.
- Tout système social repose sur des valeurs
partagées et les valeurs éthiques sont les plus importantes
: responsabilité personnelle, exemple donné à son entourage, honnêteté
rigoureuse que ne remplace aucun contrat, aucune procédure, aucune
juridiction.
Laurence Parisot a raison de parler clair et de remettre son mandat
en jeu si la petite centaine de très grandes entreprises n'accepte
pas les règles définies par Max Weber et Adam Smith et qui fondent
l'éthique et l'esprit du capitalisme.
- La Présidente du MEDEF a également raison
de critiquer vigoureusement le populisme des politiques
en général et du Président en particulier.
Qu'il est facile de se faire applaudir en dénonçant salaires mirobolants,
stocks options et parachutes dorés.
Mais, lorsque, sur la lancée, le Président
déclare qu'il faut modifier profondément la répartition des revenus
du capital et du travail, que le MEDEF doit faire des propositions
sur ce sujet et que sinon le législateur devra intervenir, on est
dans le " n'importe quoi ".
D'abord, ce serait un peu simple de penser que tout se joue entre
ces deux concepts que sont le capital et le travail.
Il y en a en fait au moins quatre :
- le capital, c'est-à-dire les actionnaires,
- les investissements/amortissement, c'est le travail de demain,
- l'État, une bagatelle puisque les prélèvements obligatoires dépassent
45 % et le travail, c'est-à-dire les salaires et charges sociales.
Rien de plus démagogique, de plus dangereux, de plus populiste
que de faire croire qu'il est du ressort du MEDEF, de l'État et
de n'importe quelle majorité politique, de modifier l'équilibre
entre ces quatre partenaires, sauf sur des marges non significatives.
Une seule puissance peut modifier très lentement cet équilibre :
une majorité politique et sociologique stable durant 25 ans sur
un État qui a la maîtrise de l'impôt, de l'emprunt et de la force
publique.
En attendant, on peut améliorer le système d'intéressement des salariés
aux bénéfices.
Dans les grandes entreprises, on peut imposer des comités de rémunération
des dirigeants largement indépendants.
Ce serait déjà considérable.
Mais faire croire que le Président et sa majorité vont changer le
capitalisme ressort d'une démagogie populiste extrêmement dangereuse.
Car, bien entendu, Martine Aubry, Jean-Luc Mélanchon et Olivier
Besancenot proposeront beaucoup mieux !
L'UMP veut-elle leur ouvrir la voie ? 53
|