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Politique agricole, un peu de bon sens SVP

Un article de Claude Fouquet

Notre politique économique internationale actuelle est consternante.
Les Africains, le Brésil et la plupart des pays pauvres nous offrent de baisser leurs droits de douane, à condition que nous baissions les nôtres pour laisser entrer en Europe leurs viandes, cafés, fruits et céréales.
Nous refusons obstinément, sous prétexte de défendre l'emploi de nos paysans.
Or, si nous nous y prenions intelligemment, nous pourrions très bien donner entière satisfaction à nos agriculteurs, tout en accueillant les aliments venus d'outre-mer.
Ce qui ferait considérablement baisser les prix chez nous.


UNE POLITIQUE EN FAILLITE

Tout le monde en France est d'accord pour enrayer l'exode rural et assurer la survie d'une paysannerie prospère. Malheureusement, au nom de cet idéal raisonnable, on a construit un système ruineux et inefficace, la Politique Agricole Commune (PAC).
C'est devenu une usine à gaz incompréhensible
qui pousse les agriculteurs, soit à cultiver de manière intensive et polluante des denrées dont les prix ne seraient pas rémunérateurs sans aides et protections, soit à mettre leurs terres en jachère.
Restreindre ainsi la liberté d'entreprendre et celle des marchés est en contradiction avec les principes mêmes de la construction européenne depuis cinquante ans.
Elle entraîne la pollution des nappes phréatiques et le gaspillage de l'énergie.
La survie des agriculteurs européens est une question importante, mais qui relève du domaine social et de la préservation de l'environnement et non de la politique économique.
La PAC est un système régressif, antiéconomique et antisocial dont la faillite est évidente.
Dans toute l'Europe l'argent de la PAC ne profite guère à la petite paysannerie et va essentiellement aux grands propriétaires fonciers, à la reine d'Angleterre ou au prince de Monaco.
En Belgique, le gouvernement a révélé, en octobre 2005, que 90% des subventions européennes sont concentrées sur seulement 29 groupes, dont Nestlé ou BASF.
En France, la moitié des aides va à seulement 10% des exploitants.
Loin de permettre la survie des fermes familiales, l'argent public de la PAC est gaspillé au profit de gens qui n'en ont pas besoin.
La PAC a été créée contre les marchés libres pour les fausser et faire monter les prix des produits agricoles et alimentaires.
Elle augmente le coût de la vie, fausse la concurrence, empêche d'importer au meilleur prix, ruine les paysans africains, encourage les jachères, subventionne des exploitations polluantes et des cultures gaspilleuses d'eau, comme le maïs. Elle profite surtout aux exploitants les plus riches, tout en coûtant très cher aux consommateurs et aux contribuables.
C'est un système protectionniste condamné par les principaux partenaires commerciaux de l'Europe Actuellement, la France s'oppose à la majorité des pays en voie de développement pour soutenir un système injuste, bureaucratique et inefficace, alors qu'on pourrait assurer à la fois un revenu suffisant à tous les agriculteurs et éleveurs, les laisser produire ce qu'ils veulent, faire baisser les prix des aliments et supprimer les subventions, donc alléger le poids des impôts et augmenter ainsi considérablement le niveau de vie de tous.
On peut très bien empêcher la désertification de nos campagnes, protéger l'environnement, rendre la liberté à tous les agriculteurs et éleveurs, et cela avec un système très simple, égalitaire, facile à gérer et à comprendre. On peut dépenser beaucoup moins et faire bien mieux.

DES PAYSANS GARDIENS DE L'ENVIRONNEMENT
Plutôt que de continuer à faire monter les prix des produits agricoles et à payer les agriculteurs pour qu'ils veuillent bien laisser leurs terres en friche, ne vaudrait-il pas mieux rémunérer l'agriculteur pour qu'il reste sur ses terres, en cultivant pour le marché ce qu'il veut, sans entraves ni contraintes autres que celles liées à la protection de l'environnement ?
La meilleure solution, qu'accepteraient sans aucun doute nos agriculteurs, s'ils étaient consultés par un vote libre et secret, loin des pressions syndicales, serait de verser une allocation d'environ deux mille euros mensuellement à chaque exploitant d'au moins 20 hectares.
L'immense majorité des agriculteurs et éleveurs abandonneraient volontiers toutes les aides actuelles contre cet important revenu d'appoint, à comparer à l'actuel revenu net d'entreprise agricole, à peine supérieur à mille euros par mois.
Le coût annuel en France pour 350 000 agriculteurs serait de moins de 9 milliards d'euros, soit une somme très inférieure au budget du ministère de l'agriculture.
La réponse de nos paysans ne fait aucun doute.
Ils seraient heureux d'être libérés de toute la paperasserie bruxelloise actuelle, où ils se perdent.
Avec cette nouvelle politique, la seule obligation imposée aux exploitants ruraux serait d'avoir une activité agricole, forestière ou d'élevage sur plus de 20 ha, et de respecter l'environnement : débroussaillage, limitation des engrais, pesticides et déchets non traités.
La distribution de l'allocation de la nouvelle PAC devrait être confiée aux conseils régionaux, qui pourraient moduler les sommes versées, selon que l'exploitation se trouve en région pauvre ou enclavée, ou qu'elle utilise des méthodes biologiques, peu polluantes et économes en eau.
On pourrait commencer par expérimenter cela dans une région seulement.
En contrepartie, seraient supprimées toutes les entraves actuelles à la circulation des produits alimentaires. L'allocation de deux mille euros par ménage et par mois n'étant pas liée à la production, elle serait évidemment autorisée par l'OMC.
L'ouverture du marché européen aux importations de produits alimentaires satisferait les pays en développement du Groupe des 20, et aussi particulièrement les Africains.
Cela vaudrait mieux qu'une taxe sur les billets d'avion.
Il n'y a pas à leur demander leur avis sur la forme d'aide qu'ils préfèrent. Leur réponse, ils l'ont déjà donnée !

LA FRANCE EST TRAGIQUEMENT ISOLÉE
Le monde entier dénonce actuellement le protectionnisme agricole de l'Europe, dont la France porte la responsabilité.
L'échec en juillet dernier des négociations du cycle de Doha à l'OMC va immanquablement conduire à des accords régionaux, négociés entre les Etats-Unis et les pays pauvres, dont nous serons exclus et qui fermeront à nos exportateurs les marchés les plus dynamiques du monde.
Est-ce cela que nous voulons ?
Écoutons ce que nous disent de nombreux responsables africains et le président Lula du Brésil, pourtant longtemps considéré comme un trublion gauchiste.
Pour aider les pays pauvres, il faut ouvrir nos frontières à leurs produits alimentaires, plutôt qu'inventer une nouvelle taxe sur les billets d'avion qui pénaliserait le transport aérien, donc le développement des échanges, et irait à de prétendues aides au développement, dont on sait malheureusement, par des exemples multiples, qu'elles sont inefficaces et même finissent trop souvent par être détournées vers des comptes suisses.
Si nous voulons vraiment aider les pays les plus pauvres, en Afrique en particulier, nous devons ouvrir nos marchés à leurs produits agricoles.
C'est moins de l'aide qu'ils veulent que l'accès à nos marchés.
Ils nous disent TRADE, NOT AID, et nous leur fermons la porte au nez.
Pourtant, produire une calorie alimentaire consomme environ six calories en Europe (pétrole, nitrate, pesticide etc.), alors qu'en Afrique moins d'une calorie suffit. .................................................................................................. Une baisse mondiale des tarifs douaniers serait aussi dans notre intérêt. Elle relancerait notre économie, en favorisant nos exportations.
Ce serait un formidable accélérateur de croissance pour l'Europe et le monde. 28

Historien et économiste, Claude Fouquet est ancien élève de l'ENA et Fulbright Scholar de l'université de Chicago.
Il a notamment publié Julien, la mort du monde antique, avec Pierre Grimal (Les Belles Lettres, 1985) Délires et Défaites, une histoire intellectuelle de l'exception française (Albin Michel, 2000) et Antimanuel de Sociologie (L'Harmattan, 2002)