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L'éthique du capitalisme


Les médias ont fait de très gros titres sur les salaires des grands chefs d'entreprises et plus encore les plus-values qu'ils ont réalisées avec leurs stocks-options réalisés début 2006 lorsque la bourse était au sommet.
Citons quelques-unes de ces plus-values :

Antoine Zacharias 16 466 000 euros
Jean-Marc Espalious 13 629 000 euros
Daniel Bouton 8 118 000 euros
Lindsay Owen-Jones 7 358 000 euros
Thierry Desmarest 7 355 000 euros
Franck Riboud 7 085 000 euros
Noël Forgeard 5 450 000 euros
Jean-François Dehecq 4 780 000 euros
Carlos Ghosn 4 397 000 euros
Henry de Castries 4 224 000 euros
Bernard Arnault 4 028 000 euros
Maurice Levy 3 060 000 euros
Edouard Michelin 3 070 000 euros
22 autres patrons du CAC 40 entre 1 million et 2 900 000 euros René Caron Crédit Agricole : 298 000 euros


Ce tableau est tiré du numéro de l'Expansion juin 2006 qui donne diverses indications complémentaires sur ces rémunérations.
Il devrait naturellement être accompagné de celui des salaires d'une part, des garanties de retraite d'autre part pour éclairer totalement la question de la rémunération des dirigeants d'entreprises.

Devant ces chiffres, dont certains ont fait la une de la presse, la réaction de certains libéraux nous paraît de nature très idéologique. Elle résume ainsi la réponse au problème posé : cela ne regarde personne d'autre que les actionnaires. S'ils sont mécontents et jugent ces rémunérations beaucoup trop élevées, ils le feront savoir à la prochaine assemblée générale et débarqueront les patrons dont la gourmandise n'a pas de rapport direct avec le résultat bénéficiaire et la hausse de l'actif boursier.
Cette réponse nous semble non seulement un peu faible, mais plus encore tout à fait erronée.

Les chiffres cités ci-dessus font perdre aux idées libérales dix fois plus que tous les discours du parti socialiste et de la CGT réunis.

Car on sait bien que ces discours sont d'une grande vacuité et ne proposent aucun remède efficace à nos problèmes alors qu'on voit clairement - en dehors même de toute question de justice sociale - les raisons objectives de condamner avec vigueur les rémunérations ci-dessus.
- 1) La gouvernance des entreprises du CAC 40 n'est pas assurée de façon convenable.
D'abord au niveau de la nomination même des dirigeants.
La petite nomenklatura française se connaît bien et s'auto-recrute avec une complicité souvent inquiétante.
Entre l'ENA, l'X, exceptionnellement HEC, il est difficile de glisser un outsider.
La passation de pouvoir de père à fils ne se fait pas seulement dans les PME.
Enfin, le passage par les cabinets ministériels - et les amitiés présidentielles - est utile.
Parmi les entreprises dont on parle beaucoup, citons Noël Forgeard qui, après le cabinet de Joël Le Theule et celui de Robert Galley, est passé par celui de Jacques Chirac, sans quoi l'on ne comprendrait pas le forcing qu'a fait notre Président pour le faire nommer à la tête d'Airbus.
Gérard Mestrallet, que l'Etat semble vouloir protéger à tout prix - et même au prix d'un risque politique important - est passé par la direction du Trésor et le cabinet de Jacques Delors.
Guy Dollé, patron d'Usinor, puis d'Arcelor, a pris la suite du patron d'une entreprise sidérurgique qui, après d'énormes pertes, a pu la restructurer et la rendre rentable en tirant sur le carnet de chèques de l'Etat, sans limitation ni de temps ni de volume : nous voulons parler de Francis Mer.

Ensuite, au niveau des conseils d'administration.
Les règles de bonne gouvernance établissent, dans ce domaine, qu'un certain nombre d'administrateurs devraient présenter des garanties d'indépendance complète et devraient être en mesure de contrôler effectivement la direction de l'entreprise, en ayant accès à toutes les informations nécessaires et surtout aux cadres responsables de la comptabilité.
C'est encore très rarement le cas.
Lorsque le sémillant Alain Minc passe de conseil en conseil et vote contre le départ de M. Zacharias, après lui avoir délivré quelques conseils, on ne peut pas s'étonner de certains votes.
Par ailleurs, les associations de petits porteurs qui commencent depuis une quinzaine d'années à montrer une certaine efficacité, critiquent avec vigueur et à juste titre la composition de ces conseils.
L'action de Colette Neuville est à cet égard remarquable.

- 2) Les rémunérations n'ont, le plus souvent, aucun rapport avec l'efficacité du chef d'entreprise.
Ce contre-exemple en vaut cinquante : la rémunération en stock-option de René Carron, environ 300 000 euros, est entre vingt et trente fois plus faible que ses grands confrères.
A notre connaissance, le Crédit Agricole est aujourd'hui une des dix plus grandes banques mondiales et remarquablement bien gérée.
Les rémunérations des dirigeants du CAC 40 sont par ailleurs totalement confidentielles.
Elles se répartissent en quatre postes :
-le salaire déclaré,
-les remboursements de frais et avantages en nature,
-les provisions pour la retraite constituées par diverses formules d'assurances vie ou assimilées et
-les stocks-options.
Les quatre éléments sont importants car le salaire ne représente le plus souvent que la somme dont un grand patron a besoin s'il a oublié ses cigarettes ou pour donner son pourboire au taxi.
C'est un peu le même problème pour nos ministres ou les dirigeants de très grandes agences publiques dont il est tout à fait vain de comparer les salaires avec celui des conseillers d'Etat de première catégorie, car ce salaire n'a pas grande signification.
Il existe un comité de rémunération dans les grandes entreprises. Pourquoi ne pas rendre public ses décisions ?
Les salariés peuvent parfaitement comprendre que le patron et les quatre ou cinq premiers dirigeants d'une très grande entreprise se partagent 1 % de la masse salariale, si l'entreprise se porte bien et s'ils la font progresser régulièrement. Par contre, ils ne comprennent pas que l'on passe à 2 ou 3 %, et même que l'on reste à 1 %, si l'entreprise va mal et recule.
Les grandes sociétés de conseils internationales planchent régulièrement sur ce sujet pour proposer des formules aussi objectives et normatives que possible. On en est aujourd'hui très loin.

- 3) Les dirigeants du capitalisme ont une fonction sociale comme n'importe quel individu, et même davantage parce que leur image est publique.
Le salarié moyen, comme le fonctionnaire moyen, sait très bien au fond de lui-même s'il mérite ou non son salaire.
C'est la noblesse de tout individu que d'avoir sa petite voix intérieure qui lui rappelle souvent soit qu'il remplit bien sa fonction, soit qu'il pourrait mieux faire. Pourquoi cette petite voix ne s'appliquerait-elle pas aux patrons, petits ou grands ?
Fort heureusement, dans la plupart des entreprises petites et moyennes, cette petite voix intérieure est restée forte. Un patron, même avec un chiffre d'affaires important et une centaine de salariés, sait bien que sa rémunération doit rester dans un ordre de 1 à 10 après impôts, sauf bien sûr si une innovation très rentable, une position de quasi monopole dans un domaine nouveau, lui permet d'aller plus loin.
Qu'un grand patron gérant une entreprise de 50/100 000 salariés ou plus estime normal d'aller de 1 à 50, c'est beaucoup mais cela peut se comprendre si l'entreprise est en pleine expansion.
Qu'un Bill Gates ayant quasiment créé la micro-informatique, et qui vend des centaines de millions d'ordinateurs soit l'homme le plus riche du monde, nul ne trouve à y redire.
Mais Laurence Parisot a raison de tirer la sonnette d'alarme lorsqu'elle en appelle au civisme des patrons du CAC 40.

En conclusion, nous pourrions peut-être suggérer à ceux-ci de se réunir et d'adopter une règle déontologique claire, et surtout contrôlable avant que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ne mettent dans leur programme des mesures coercitives que l'opinion risque, à juste titre, de demander. 26