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Livres - Philosophie - Ethnologie


Une réflexion fondée sur l'analyse des trois activités fondamentales de l'homme : le travail, l'œuvre et l'action.
Le travail parce que cette activité correspond aux processus biologiques du corps humain ;
l'œuvre qui correspond à la " non-naturalité " de l'existence humaine. L'œuvre fournit le monde artificiel des objets différent de tout milieu naturel.
L'action c'est-à-dire l'activité qui met directement en rapport les hommes entre eux, la vie sociale, la vie politique au sens le plus large du terme.


Condition de l'homme moderne de Hannah Arendt
Editions Calmann-Lévy - 404 pages - juin 2007 - 8 euros

Notre siècle a totalement transformé le statut de l'homme ; celui-ci est désormais un membre d'un ensemble qui le dépasse, et dont il ne peut s'échapper. Il vit dans un monde où la technique prend de plus en plus d'importance, et où le politique s'impose sans possibilité d'écart ou de fuite.
Ce monde est également celui des pires violences, de la barbarie généralisée.
Hannah Arendt commence ici sa réflexion sur l'originalité radicale de notre époque. H. Arendt est profondément pessimiste et voit, dans cet ouvrage, une grande difficulté au retour de la pensée et d'une véritable liberté de l'homme :
" Dès à présent, le mot travail est trop noble, trop ambitieux, pour désigner ce que nous faisons dans le monde où nous sommes. Le dernier stade de la société de travail - la société d'employés - exige de ses membres un pur fonctionnement automatique, comme si la vie individuelle était réellement submergée par le processus global de la vie de l'espèce, comme si la seule décision encore requise de l'individu était d'acquiescer à un type de comportement hébété, tranquillisé et fonctionnel. Ce qu'il y a de fâcheux dans les théories modernes du comportement, ce n'est pas qu'elles sont fausses, c'est qu'elles peuvent devenir vraies. C'est qu'elles sont, en fait, la meilleure mise en concepts possible de certaines tendances évidentes de la société moderne. On peut parfaitement concevoir que l'époque moderne qui commença par une explosion d'activités humaines si riches de promesses s'achève dans la passivité la plus inerte, la plus stérile que l'histoire ait jamais connue. " 45

Le philosophe le plus écouté de la première moitié du XXe siècle, chassé par Vichy parce que Juif, a été une seconde fois exclu de la pensée universitaire à la Libération par les marxistes et les phénoménologues (Heidegger, chantre du nazisme et Sartre chantre du communisme).
Il est réédité aujourd'hui et sa relecture est un bonheur qui relativise les Luc Ferry, Comte Sponville et autres Onfray.

Les deux sources de la morale et de la religion - Henri Bergson
Editions PUF - 338 pages - octobre 2006 - 11 euros.

C'est souvent la première phrase, la première page d'un livre, qui nous font immédiatement percevoir qu'une pensée est forte, claire, se moque de la mode et séduit en donnant l'envie de continuer sans s'arrêter.
Ainsi des deux sources de la morale et de la religion :
" Le souvenir du fruit défendu est ce qu'il y a de plus ancien dans la mémoire de chacun de nous comme dans celle de l'humanité. Que n'eut pas été notre enfance si l'on nous avait laissé faire ! Nous aurions volé de plaisir en plaisir. Mais voici qu'un obstacle surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? La question ne se pose guère : nous avions pris l'habitude d'écouter nos parents et nos maîtres. Leur autorité leur venait moins d'eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous. Ils occupaient une certaine place : c'est de là que partait, avec une force de pénétration qu'il n'aurait pas eue s'il avait été lancé d'ailleurs, le commandement.
En d'autres termes, parents et maîtres semblaient agir par délégation. Nous dirions plus tard que c'est la société. Philosophant alors sur elle, nous la comparions à un organisme dont les cellules, unies par d'invisibles liens, se plient naturellement à une discipline qui pourra exiger le sacrifice de chaque partie...
De ce premier point de vue, la vie sociale nous apparaît comme un système d'habitudes plus ou moins fortement enracinées qui répondent aux besoins de la communauté. Certaines d'entre elles sont des habitudes de commander, la plupart sont des habitudes d'obéir. Nous pouvons nous y soustraire mais nous sommes ramenés à elles comme le pendule écarté de la verticale. Un certain ordre a été dérangé, il devrait se rétablir...

Chapitre IV... De la société close à la société ouverte, de la cité à l'humanité, on ne passera jamais par voie d'élargissement. Elles ne sont pas de la même essence. La société ouverte est celle qui embrasserait en principe l'humanité entière. Rêvée, de loin en loin, par des âmes d'élites, elle réalise chaque fois quelque chose d'elle-même dans des créations dont chacune, par une transformation profonde de l'homme, permet de surmonter des difficultés jusque-là insurmontables. " 45


Les philosophes américains sont généralement inconnus ou méprisés par les philosophes européens et singulièrement par les écoles allemandes et françaises. D'abord parce qu'ils sont généralement empiriques, pratiques, peu conceptuels et cherche partout des solutions. Ensuite, parce qu'ils mêlent sans complexe la philosophie, la sociologie et l'économie.

Gary Becker, Allan Bloom, Irving Kristol, Robert Nozick, Ayn Rand sont très représentatifs de cette tendance comme F. Fukuyama un des penseurs américains les plus importants aujourd'hui.


Le grand bouleversement - Francis Fukuyama
Editions de La Table Ronde - 414 pages - novembre 2003 - 21,30 euros.

F. Fukuyama est l'auteur d'un ouvrage tout à fait remarquable et très décrié par les intellectuels français et allemands " La fin de l'histoire et le dernier homme ".
Comment peut-on penser, ont dit nos brillants esprits européens, qu'il pouvait y avoir une fin de l'histoire et un achèvement de l'humanité ?
Le mouvement dialectique de l'humanité depuis Hegel et Marx nous ont évidemment appris l'inverse.
C'est pourquoi penser à des valeurs éternelles et " finales " est un non-sens.
Fukuyama ne fait pourtant là que traduire dans d'autres termes une " éternité " de l'histoire et de l'humanisme que la sagesse philosophique a toujours reconnue.
Y a-t-il vraiment un autre regard sur l'histoire que celui de la philosophie gréco-latine ? Vaine querelle.
Fukuyama continue fort heureusement d'écrire et son dernier ouvrage est une somme remarquable sur le grand bouleversement du monde moderne, ses conséquences et surtout les perspectives que l'on peut entrevoir sur la reconstruction morale qui suivra nécessairement les ruptures récentes.
C'est dans les années 60/70 que se sont produits aux Etats-Unis, comme en Europe, les plus grands changements sociaux.
Le niveau de criminalité en est un indice assez sûr.
Son évolution est très lente de 1950 à 1964, beaucoup plus rapide ensuite.
Les taux de fécondité s'effondrent un peu partout dans le monde dans les années 64/68.
Les taux de divorcialité s'accroissent considérablement dans la même période.
Plus significatif encore les taux de naissance chez les mères célibataires, longtemps inférieurs à 10 %, parviennent partout dans les années 74 entre 20 et 30 %. Ils dépasseront les 40 % dans de nombreux pays entre 1980 et 1990. C'est aussi dans les années 65/70 que les taux de syndicalisme baissent fortement, que la participation à diverses associations diminue, que les taux de confiance de la population envers d'autres groupes et envers les leaders " moraux " traditionnels régressent.
Fukuyama divise son ouvrage en trois grandes parties : d'abord une description de ce grand bouleversement, ensuite une analyse de la structure et des origines de la morale sociale, enfin une esquisse des moyens pour reconstruire ce qu'il nomme à juste titre le capital social des Nations.
Même si l'auteur apparaît finalement optimiste, il pose avec beaucoup de force la question que doivent se poser sociologues, moralistes et politiques aujourd'hui : " La principale question pour l'avenir est la suivante : c'est la diffusion du relativisme moral érigé en principe ; c'est l'idée de plus en plus répandue qu'un ensemble particulier de valeurs et de normes ne peut ni ne doit prendre le pas sur les autres. Quand ce relativisme s'étend aux valeurs politiques sur lesquelles le régime est fondé, le libéralisme commence à se miner lui-même.
Le second problème des sociétés libérales pour sauvegarder leurs propres fondements culturels est la menace apportée par le changement technologique. Leur vitesse dépasse souvent celle des adaptations sociales ;
les sociétés peuvent le payer très cher. "


Un des ouvrages de morale sociale les plus clairs et les mieux pensés des dernières années. 45

La bêtise se confond-elle avec le lieu commun ? Ou avec la banalité ? Ou avec l'affirmation fondée sur l'absence de connaissance ?
Attention à la bêtise ! Elle est partout lorsque l'on affirme sans savoir.
L'existence universelle de la bêtise fonde l'exigence du savoir. La bêtise c'est le plus souvent l'ignorance.
Et le premier signe de l'intelligence c'est souvent de répondre à une question : Je ne sais pas.


Petit lexique de la bêtise actuelle - Christian Godin
Editions du Temps - 213 pages - janvier 2007 - 15 euros

Le sous-titre de cet ouvrage est fondamentale : " Exégèse des lieux communs d'aujourd'hui. "
Il est vrai que la bêtise a beaucoup de traits communs avec le lieu commun, comme avec le politiquement correct, les deux notions tendant d'ailleurs à se confondre.
Prenons un exemple assez courant comme celui de l'homophobie.
" L'homophobie est l'une de ces phobies nouvelles qui ont récemment colonisé le discours public.
Le code pénal sanctionne désormais avec une sévérité particulière des propos et des actes à caractère homophobe. Le grand public a manifestement assimilé la leçon puisque les 3/4 des Français considèrent qu'être homophobe est aussi grave que d'être raciste ou antisémite, comme s'il pouvait y avoir commune mesure entre appartenance ethnique et identité sexuelle. "

Mais qu'est-ce qu'être homophobe ?
" Ce que le thème d'homophobie a d'inacceptable est l'amalgame qu'il opère entre des actions délictueuses et criminelles d'un côté et des affects personnels de l'autre... La loi n'a pas à statuer sur des pensées lorsque celles-ci ne débouchent pas sur un commencement d'exécution délictuelle. Elle ne peut ni ne doit forcer quiconque à aimer l'homosexualité et les homosexuels en tant que tels. Le terme d'homophobie confond tous les plans, subjectif et objectif, juridique et morale, politique et sentimental. Mais pour ceux qui ont assuré son triomphe, son avantage réside précisément là. Il en va de même avec le terme d'islamophobie et, d'une manière plus générale, avec tous les mots formés à partir de la " phobie ".
Dans le même esprit, environ 150 mots ou groupes de mots sont analysés qui permettent de comprendre à quel point une exégèse des lieux communs tel que l'avaient entrepris à l'époque Flaubert ou Léon Bloy est sans cesse à reprendre.
En effet, le politiquement correct, ou le socialement admis, ou le lieu commun actuel sont des notions profondément évolutives.
Sous des termes comme consommation, égalité, culture, identité, idéologie, laïc, relatif, solidarité, on mettait en 1930, en 1960 et hier encore, un contenu tout à fait différent de celui devenu le lieu commun d'aujourd'hui.
C'est sans doute l'aspect le plus intéressant de cet ouvrage que de montrer la constante évolution de la bêtise et donc le souci constant que l'on devait avoir de s'en protéger.
La notion de " vieux con " n'est pas inintéressante lorsqu'on la mesure à cette aune : le vieux con n'est-il pas celui qui résiste non pas aux lieux communs d'aujourd'hui mais qui persiste à les évaluer en fonction de la science et de l'histoire... ? Du moins aux yeux des jeunes cons ?

A relire dans le même esprit l'excellente " Exégèse des lieux communs ", de Léon Bloy (Rivages Poche, mars 2005), et deux ouvrages philosophiques d'une grande qualité " Essai sur la bêtise " de Michel Adam (La Table Ronde, avril 2004) et " Bréviaire de la bêtise " d'Alain Roger (Gallimard, février 2008). 45

Jean-Claude Michéa - L'empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale

Editions Climats -septembre 2007 - 210 pages - 19 euros.

L'ouvrage de Jean-Claude Michéa est un excellent excitant intellectuel.
L'auteur est un libéral malgré lui.
Il avait d'ailleurs écrit en 2002 un ouvrage dont le titre était tout un programme : " L'impasse Adam Smith ".

Citons ici quelques lignes de sa conclusion :
" Comment échapper à la guerre de tous contre tous si la vertu n'est que le masque de l'amour-propre, si l'on ne peut faire confiance à personne et si l'on ne doit compter que sur soi-même ? Telle est en définitive la question inaugurale de la modernité.
La force des libéraux est de proposer l'unique solution politique compatible avec cette anthropologie désespérée.
Ils s'en remettent en effet au seul principe qui ne saurait mentir ou décevoir : l'intérêt des individus.
L'égoïsme naturel de l'homme qui, depuis les moralistes du XVIIème siècle était la croix de toutes les philosophies modernes devient ainsi, quand le libéralisme triomphe, le principe de toutes les solutions concevables. ...
La société raisonnable que le libéral appelait de ses vœux n'était nullement destinée à soulever un enthousiasme de nature à déchaîner de nouvelles passions meurtrières.
A égale distance des fanatismes religieux et des rêveries utopiques, ni cité de dieu ni cité du soleil, elle se présentait au contraire comme la moins mauvaise société possible.

La seule en tout cas à pouvoir protéger l'humanité de ses démons idéologiques en offrant à ces égoïstes incorrigibles que sont les hommes le moyen de vivre enfin en paix et de vaquer tranquillement à leurs occupations prosaïques. ...
Mais cet empire du moindre mal entend désormais être adoré comme le meilleur des mondes
...."

C'est entre ces deux dernières phrases que se développe toute l'analyse de Jean-Claude Michéa :
depuis l'empire du moindre mal jusqu'au meilleur des mondes.

Pour tous ceux qui ne se satisfont pas d'abandonner la réflexion parce que le libéralisme leur semble le stade suprême de l'humanisme, ce livre est un bon objet de réflexion. 42


Christian Laval -L'homme Economique

Ed. Gallimard - mars 2007 - 396 pages - 24.90 euros

Parmi les ouvrages critiques du capitalisme, il en ait de bien mauvais et il en ait d'excellents.
Parmi les plus mauvais, citons " le divin marché " de D.R. Dufour. Abusé par les quelques pages d'introduction, nous l'avons lu pour découvrir une vulgate lacaniène mêlée à une critique systématique de la vie moderne : médiocrité de la télévision, populisme politique, romans photos et autres.
Ce philosophe résume sa pensée par " tous les mêmes, tous des cons... " ce qu'il écrit en terme plus philosophique :
l'autre ? mais quel autre ? Nous vivons aujourd'hui dans l'univers du même, mêmes habitudes, même discours, le même et partout, partout chez lui.
Bien entendu, seul notre brillant, Monsieur Dufour, est différent.
On peut penser que son mépris pour ses contemporains n'égale que son faible niveau intellectuel. Mais enfin, il a trouvé un éditeur...
Nous n'avons cité ce triste auteur que pour mettre en valeur l'excellente critique du capitalisme et du néo-libéralisme due à Christian Laval.
Celui-ci, spécialiste de la pensée utilitariste (Jérémie Bentham) est également l'auteur d'un excellent ouvrage sur l'ambition sociologique et d'une critique contemporaine renouvelée de Marx.
Son ouvrage ne cache pas ses intentions : il souhaite une remise en cause assez radicale des principes qui gouvernent nos économies libérales ;
cela ne l'empêche pas bien au contraire de procéder à une analyse très fine des origines du développement du capitalisme depuis la mutation de la pensée médiévale et l'ascension de la classe des marchands et des banquiers reconnue progressivement et avec beaucoup de réticence par l'église.
Puis c'est la fable de Mandeville dont on connait l'influence sur Adams SMITH, l'apologie de l'action, l'axiomatique de l'économie et l'ordre spontané des intérêts.
Cette analyse très complète de la naissance du capitalisme et de son aboutissement jusqu'à aujourd'hui est d'une grande intelligence.
C'est un panorama des trois derniers siècles d'une grande honnêteté intellectuelle qui ne vise jamais à montrer les limites du néo-libéralisme mais simplement à comprendre sa victoire.
Et ceci, d'autant plus que la conclusion ne s'ouvre ni par une condamnation ni par l'esquisse d'une nouvelle utopie socialisante mais par un constat relativement amer :
" L'homo économicus n'est pas dernière nous il est devant nous ".
Suivent quelques pages où l'auteur montre que nous sommes dans une phase aigüe de néo libéralisme qui semble triompher de tout mais qui est peut-être au contraire au bord d'un basculement provoqué par la primauté de la guerre commerciale, de la prédation économique, de la précarité de l'être.
La conclusion s'appuie davantage sur les idées d'Hannah Arrendt, du Marx utopique, de Marcel Mauss, de Foucauld et de l'Ecole Freudienne.
Quelles conclusions tirer de cet ouvrage ? Sans doute pas celles de l'auteur.
Son analyse du développement du capitalisme jusqu'à aujourd'hui est parfaite.
Sa conclusion semble extrêmement faible.
Il eut été beaucoup plus crédible en développant les idées d'une Gauche moderne inspirée des Pays de l'Europe du Nord et du mode anglo-saxon que des références à Marx et à Lacan. encore que sa lecture de Marx nous a semblé aussi intéressante que novatrice. 39

Avishai Margalït - La Société Décente

Ed. Flammarion - août 2007, 275 pages - 10,00 euros

Une société décente dont les institutions n'humilient pas les personnes placées sous leur autorité et dont les citoyens n'en humilient pas d'autres.
Monsieur Margalit Philosophe Israélien qui enseigne à l'Université Hébraïque de Jérusalem constate que la plupart des philosophes traitent d'un idéal qui, hélas, n'existe pratiquement jamais.
Leurs analyses portent sur l'idéal d'une société juste et sur l'équilibre entre les notions théoriques et abstraites de l'égalité et de la liberté
.
Selon lui, il est plus urgent d'instaurer " une société décente " parce que supprimer un mal douloureux, l'humiliation, est plus urgent que de créer de nouveaux avantages.
La démonstration du philosophe est très concrète et s'appuie sur mille détails de notre vie quotidienne : les chapitres les plus intéressants à cet égard concernent la culture, le snobisme, la vie privée, la bureaucratie, la société providence, le chômage, le châtiment et la prison.
Les démonstrations de Monsieur Margalit s'appuient sur les éléments les plus divers, romans, films, histoires sociales, vie quotidienne. L'anecdote ne prend pourtant jamais le pas sur le raisonnement et la philosophie à en tirer. 39


Bruno Latour - La fabrique du Droit : une ethnographie du Conseil d'Etat

Ed. La Découverte. - novembre 2004, 320 pages, 11,50 euros.

Voici un petit livre précieux car il aborde en ethnologue la fabrication du droit dans la société française... et de quel droit puisqu'il s'agit du droit public, c'est-à-dire du droit de l'Etat, l'Etat tyrannique que chacun redoute, comme l'Etat protecteur que chacun chérit.
Curieuse chose en effet que cette fabrique du droit qui se fait en France, théoriquement au Parlement, mais tout autant au Conseil d'Etat, comme on l'a vu encore ce mois-ci.
Une réglementation appliquée à toute la branche de l'hôtellerie et de la restauration depuis trois ans, c'est-à-dire à 1,5 millions de personnes, a été balayée par un arrêt du Conseil d'Etat, qui laisse pantois le gouvernement, les syndicats, les professionnels et d'ailleurs aussi toute l'Europe.
Chose extraordinaire que cette machine du Conseil d'Etat, ignorée de la plupart des Français, discrète, et combien plus importante que ce qu'on appelle la justice " judiciaire ".
Deux justices pour un Etat de droit, c'est beaucoup.
Que l'une des deux, le Conseil d'Etat, soit chargée tout à la fois d'examiner tous les projets de loi et, ultérieurement, de les juger, c'est étonnant !
La plupart des juristes étrangers n'ont pas encore compris cette exception française. 29


Jean Fourastié - Productivité et richesse des Nations

Ed. Gallimard, Coll. Tel, 630 pages, octobre 2005, 12,50 euros.

Jean Fourastié mort en 1990 est connu de tous par son ouvrage, Les trente glorieuses.
On connaît moins l'homme, au sens le plus complet du terme, non seulement l'économiste, un des plus célèbres de l'après-guerre, mais aussi un des acteurs les plus lucides des transformations que la France a connues dans la seconde moitié du XXe siècle.

Homme d'action, Jean Fourastié a été de toutes les grandes innovations de politique économique à partir de 1945 :
professeur au conservatoire national des arts et métiers,
membre de la première équipe du commissariat au plan,
responsable du comité interministériel de la commission de productivité,
président de la commission de la main d'œuvre,
dirigeant de nombreuses missions d'études économiques aux Etats-Unis,
il participa de façon très active à toutes les institutions qui se développèrent entre 1945 et 1980 : l'OCDE, la CECA, la commission européenne.
En même temps Jean Fourastié continua d'enseigner au CNAM, à l'école pratique des hautes études et dans diverses institutions de façon toujours très concrètes.
Le caractère très pratique de l'enseignement de Fourastié ne l'a pas empêché, au contraire, de développer un grand nombre d'idées tout à fait originales et notamment de chercher à éclairer l'économie à travers les conséquences mentales, morales et religieuses du progrès technique.

Pour ma part, j'ai relu récemment, acheté chez un bouquiniste, hélas on ne réédite plus nombre de grands auteurs, un ouvrage de Jean Fourastié aussi profond qu'émouvant : " Le long chemin des hommes ", livre bilan de toute une vie.
Il faut remercier le " comité Jean Fourastié ", qui réunit une vingtaine d'intellectuels français, et les éditions Gallimard d'avoir réédité une partie de son œuvre précédée d'une excellente préface de Jean-Louis Harouel.25

Nassim Nicholas Taleb - Le hasard sauvage

Ed. Les Belles Lettres, 354 pages, 21 euros.

Des marchés boursiers à notre vie : le rôle caché de la chance

Le hasard sauvage est une exploration irrévérencieuse, iconoclaste, éclairante et profondément intelligente d'un des facteurs les moins compris dans toutes nos vies : la chance.
Sommes-nous capables de distinguer le visionnaire de l'imbécile chanceux ?
Pourquoi sommes-nous attachés à trouver des messages inexistants dans les événements dus au seul hasard ?

S'inspirant de disciplines aussi diverses que la littérature, la philosophie, la théorie des probabilités et la finance comportementale, Nassim Taleb montre comment notre inclination mentale nous conduit à voir le monde - et Wall Street - plus explicable qu'il ne l'est en fait.
Pour illustrer sa démonstration, l'auteur a recours à maintes anecdotes et analyse ces personnages qui ont su, à leur façon, comprendre la chance : Karl Popper, le philosophe du savoir, Solon, l'homme le plus sage de l'Antiquité, le financier George Soros et le voyageur Ulysse.
On passe ainsi de la cour de Crésus aux salles des marchés de Wall Street, via la méthode de Monte Carlo et la roulette russe.
Nassim Taleb jette un regard inhabituellement rigoureux et rigoureusement inhabituel sur le rôle du hasard dans la vie et sur les marchés boursiers. Une belle leçon d'humilité.

Dissident de Wall Street et essayiste, Nassim N. Taleb est un spécialiste des problèmes de l'incertitude et de la connaissance.
Fort d'une pratique professionnelle ininterrompue pendant 20 ans à Londres et à New York et fondateur de sa propre firme de trading, il est reconnu dans le monde de la finance comme trader spécialiste des risques causés par les événements imprévisibles.
Son intérêt pour le hasard le mène au croisement de plusieurs disciplines : philosophie, mathématiques, finance, littérature et science cognitive.

Diplômé de l'université de Wharton et docteur en économie de l'université de Paris-Dauphine, Nassim N. Taleb est aujourd'hui professeur à l'université du Massachusetts où il dirige la chaire de sciences de l'incertitude.
Ses travaux joints à sa compétence professionnelle lui valent tant l'attention des spécialistes de la finance que l'intérêt des scientifiques tels Daniel Kahneman (Prix Nobel) et Benoît Mandelbrot avec lequel il vient de co-signer un article.

"L'incertitude présente des avantages tangibles, surtout lorsqu'on brouille les messages potentiellement dommageables qui risquent de se réaliser.
Un certain degré d'imprévisibilité peut vous protéger en cas de conflit.
En effet, admettons que vous ayez toujours le même seuil de réaction vous acceptez les agressions extérieures jusqu'à un certain point. Disons 17 remarques désobligeantes par semaine, avant de vous mettre en colère et de flanquer votre point dans la figure de la 18ème personne. Etre ainsi prévisible poussera les autres à profiter de la situation en se gardant de franchir la dernière limite. Toutefois, si les choses sont plus aléatoires et que vous sur-réagissez parfois à une simple boutade, les gens ne sauront plus à l'avance jusqu'où ils peuvent aller.
La même chose s'applique aux gouvernements.
En cas de conflit ils doivent convaincre leurs adversaires qu'ils sont assez fous pour réagir à la moindre peccadille.
Par ailleurs, l'ampleur de leur réaction doit être difficile à prévoir. Dans ce cas, être imprévisibles est fort dissuasif. "
25


Simon Leys - Les idées des autres

Ed. Plon, 134 pages, 14 euros.

Un petit livre aussi intelligent que délicieux à offrir à toutes occasions à des amis chers.
" La plupart des gens sont d'autres gens ", disait Oscar Wilde. " Leurs pensées sont les opinions de quelqu'un d'autre, leur vie est une imitation ; leur passion, une citation. Il n'y a qu'une façon de réaliser sa propre âme, c'est de se débarrasser de la culture. "
Toutefois un florilège n'est pas nécessairement inspiré par un pathétique désir d'impressionner autrui au moyen de ce vernis d'emprunt que Wilde avait raison de railler.
Il peut aussi refléter une réalité qu'avait bien saisie Alexandre Vialatte : " Le plus grand service que nous rendent les grands artistes ce n'est pas de nous donner leur vérité mais la nôtre. "

Un florilège qui rassemblerait des citations choisies seulement pour leur éloquence, leur profondeur, leur esprit ou leur beauté risquerait d'être tout à la fois fastidieux, interminable et incohérent.
Il ne peut tirer son unité interne que de la personnalité et des goûts du compilateur lui-même dont il présente une sorte de miroir. C'est le cas de Simon Leys avec, " Les idées des autres ".
Beaucoup d'entre nous connaissent les ouvrages de cet auteur, sinologue reconnu, amoureux de la mer, auteur d'une dizaine d'essais et d'autant de traductions du chinois, notamment des Entretiens de Confucius publiés sous le nom de Pierre Ryckmans.
L'intérêt de ce petit livre est d'y retrouver la richesse d'un homme à travers la richesse de ses citations préférées.
Voici ce que l'on trouve au mot silence :
Le Maître dit : " Je voudrais ne plus parler. "
Zigong dit : " Maître si vous ne parlez plus comment nous, vos disciples, pourrons-nous transmettre votre enseignement ?
" Le Maître reprit : " Le ciel parle-t-il ? Et pourtant les quatre saisons suivent leur cours, les cents créatures se multiplient. Le ciel parle-t-il ? " (Entretiens de Confucius).

" Si ce que vous voulez dire n'est pas meilleur que le silence, taisez-vous. " (Salvatore Rosa).

" Parler à propos, c'est un signe de savoir. Se taire à propos est également un signe de savoir. " (Xun Zi).

Et plus loin, dans le même esprit : " Solitude. En quoi donc en consiste le prix ? Le prix en consiste dans la possibilité supérieure d'attention. " (Simone Veil).
25


Alain Finkielkraut - Nous autres modernes

Ellipses Ecole Polytechnique, novembre 2005, 358 pages.

La défaite de la pensée,
Folio Essais, octobre 2004 (réédition), 180 pages.

La mémoire vaine,
Folio Essais, 180 pages.

Alain Finkielkraut vient de publier les leçons de philosophie qu'il donne à l'Ecole Polytechnique sous le titre :
" Nous autres modernes ".
Ses deux derniers livres parus dans la collection Folio Essais, " La défaite de la pensée " et " La mémoire vaine ", déclinent à peu près le même thème.
Tout est dit dans l'introduction à La défaite de la pensée.
Citons-la :
" Dans une séquence du film de Jean-Luc Godard " Vivre sa vie ", Brice Parain, qui joue le rôle du philosophe, oppose la vie quotidienne à la vie avec la pensée, qu'il appelle aussi vie supérieure.
Fondatrice de l'Occident, cette hiérarchie a toujours été fragile et contestée. Mais c'est depuis peu que ses adversaires se réclament de la culture tout comme ses partisans.
Le terme de culture en effet a aujourd'hui deux significations.
La première affirme l'éminence de la vie avec la pensée ;
la second la récuse : des gestes élémentaires aux grandes créations de l'esprit tout n'est-il pas culture ?
Pourquoi alors privilégier celles-ci au détriment de ceux-là, et la vie avec la pensée plutôt que l'art du tricot, la mastication du Bétel ou l'habitude ancestrale de tremper une tartine beurrée dans le café au lait du matin ?
Malaise dans la culture. Certes, nul désormais ne sort son revolver quand il entend ce mot.
Mais ils sont de plus en plus nombreux ceux qui, lorsqu'ils entendent le mot " pensée ", sortent leur culture.
Ce livre est le récit de leur ascension et de leur triomphe. "


Ce que dit Finkielkraut dans ses ouvrages n'est pas autre chose que Philippe Murray dans " Festivus, festivus ".
Jack Lang, symbole même de cette culture que l'on brandit à la place de la pensée, nous a bien expliqué gravement que le clip, comme la techno, étaient du ressort de l'oeuvre d'art, les DJ parvenant à sortir des bruits organisés en faisant tourner à l'envers et simultanément deux disques, comble de la culture moderne. " La barbarie a donc fini par s'emparer de la culture.

A l'ombre de ce grand mot, l'intolérance croit en même temps que l'infantilisme.
Quand ce n'est pas l'identité culturelle qui enferme l'individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l'accès au doute, à l'ironie, à la raison, c'est l'industrie du loisir, cette création de l'âge technique, qui réduit les œuvres de l'esprit à l'état de pacotille.
Et la vie avec la pensée cède doucement la place au face à face terrible et dérisoire du fanatique et du zombi. "


Ce n'est pas un hasard si Finkielkraut a été violemment pris à partie par Le Monde et par la petite coterie habituelle d'intellectuels dits de gauche qui ont saisi le prétexte d'une interview non corrigée et non vérifiée pour le traiter de raciste, anti-arabes et anti-immigrés.
Ce qui était particulièrement odieux pour cet auteur dont chacun connaît le profond souci d'humanisme. 25

Jean Clair - Journal Atrabilaire

Ed. Gallimard, janvier 2006, 230 pages, 16,50 €.

Du journal de Jean Clair, tenu douze mois de suite en 2004/2005, ces cinq dernières lignes :
" Le secret, disait Julien Green, c'est d'écrire n'importe quoi parce que, lorsqu'on écrit n'importe quoi on commence à dire les choses les plus importantes. "

Sur les 220 pages du journal de Jean Clair, toutes ne sont pas importantes.
Mais quasiment toutes sont écrites avec un grand bonheur de style et de sensibilité. Et une bonne vingtaine mériteraient d'être affichées, en tous cas relues tranquillement un jour où l'on décide de rester seul dans sa chambre.

Sur le silence, dans le même esprit que Pascal, ces quelques phrases :
" Le silence a disparu. La musique aussi. Dans les boutiques, les restaurants, les taxis, l'agression sonore ne cesse plus. Pulsations répétitives, vulgaires, violentes, grésillements et stridences d'un moteur dont les pistons ne faibliraient jamais. Depuis ces jours où Luther, dérangé dans sa réflexion, jetait son encrier sur un bourdon, les parasites se sont par millions multipliés, d'autant plus impudents. A quoi bon de tenter de penser encore ? Parler ? Mais tout a été dit, nous hurlent-ils aux oreilles. Ne demeure que le bruit. Un tintamarre infernal a traqué l'individu jusque dans ses derniers plis... Il faut ne plus penser, ne pas devoir, fusse un instant, se retrouver dans le silence et face à soi... Sur ce désastre de l'intimité et des petits bonheurs qui l'accompagnent, sur cette infinité de mots murmurés par les siècles et désormais recouverts, triomphent la pulsation primitive des amplis, la rumeur sourde des baffles, le roulis premier des électrons. Non plus " la musique avant toute chose " mais l'Armageddon tonitruant, l'apocalypse par millions de décibels. La disparition du silence, disait Cioran, doit être comptée parmi les indices annonciateurs de la fin. " 25

François Fejtö - Dieu, l'homme et son diable, méditation sur le mal et le cours de l'histoire

Editions Buchet Chastel, 244, pages, avril 2005.

François Fejtö, historien et philosophe, est l'un des derniers très grands hommes du XXe siècle, de ces hommes rares qui, à partir de leur discipline, peuvent développer une réflexion sur l'évolution de l'humanité toute entière.
Le siècle des lumières nous a donné autour de l'encyclopédie quelques hommes de cette taille.
La fin du XIXe et le début du XXe nous ont aussi donné, surtout autour de Vienne, plus que de Paris, des penseurs de cette importance : S. Freud, S. Zweig, F. Von Mises et beaucoup d'autres.
François Fejtö nous quittera comme tous les autres.
Il a aujourd'hui 95 ans, son histoire de Dieu et de son diable est une petite merveille d'humanisme mais aussi de culture et de réflexion philosophique.
Il faut être de ces hommes qui ont fuit des pays ravagés par le nazisme et le communisme et qui se sont nourris de leur rapport avec toutes les sociétés du monde pour maîtriser un tel sujet depuis le diable de l'Ancien Testament jusqu'aux diables de l'ère chrétienne et aux spectres du communisme, du nationalisme, du fascisme, du racisme après la catastrophe de la première guerre mondiale et de ses conséquences historiques.
Un homme de Vienne mais aussi un homme de cette " Mittel europa " qui entre les frontières de l'Est et celles de la vieille Europe développée ont beaucoup souffert, beaucoup appris et ont beaucoup à nous transmettre.

Bien plus qu'un historien de cette Europe centrale, des démocraties populaires, du " despotisme éclairé de Joseph II ", ce " passager du siècle " dont il faut aussi lire les mémoires est une des très grandes mémoires de ce temps. 20

Charles Melman - L'homme sans gravité, jouir à tout prix
Folio Essais, 267 pages, 2 mars 2005.

La présentation de l'ouvrage au dos nous semble un parfait résumé du contexte et nous la reproduisons intégralement :
" Rejet du " réel " au profit du " virtuel ", banalisation de la violence, perte de légitimité des figures de l'autorité, montée des diverses toxicomanies, attitudes inédites face à la procréation comme face à la mort, nouvelles formes de libertinage, difficultés d'une jeunesse sans perspectives, multiplication spectaculaire des états dépressifs...
Il s'opère aujourd'hui une évolution radicale des comportements des individus et de la vie en société, laquelle suscite en retour le désarroi des humains, à commencer par ceux qui font profession d'éduquer, de soigner ou de gouverner leurs semblables.
Le moteur de " la nouvelle économie psychique " n'est plus le désir mais la jouissance.
L'homme du début du XXIe siècle est sans boussole, sans lest, affranchi du refoulement, moins citoyen que consommateur, un " homme sans gravité ", produit d'une société libérale aujourd'hui triomphante et qui semble n'avoir plus le choix : il est en quelque sorte sommé de jouir. "

Ce livre est dans la même veine que celui d'un philosophe polonais dont nous avons rendu compte, " L'amour liquide ", celui de Michel Fize " Les interdits, fondement de la liberté " et les ouvrages de Philippe Murray sur " L'homo festivus ".

L'optimisme profond de la philosophie libérale, parfois sans vraie réflexion sur ses limites, trouve dans le livre de Charles Melman une analyse critique vraiment fondamentale. On ne peut l'ignorer. 20
Frédéric Lenoir - Les Métamorphoses de Dieu
Editions Plon, 403 pages, année 2003 réédité 06/05.

Le XXe siècle sera religieux disait André Malraux.
Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue des religions, a publié sur ce sujet une quinzaine d'ouvrages.
Celui-ci est une véritable somme, indispensable pour connaître l'état actuel des religions et les traces de ce qu'on pourrait appeler après le livre de Marcel Gauchet, " Le désenchantement du monde ", son inverse amorcé par les nouvelles identités religieuses et les nouvelles figures du Divin : le réenchantement du monde. 20

Yves Roucaute - Le néoconservatisme est un humanisme

P.U.F., 150 pages, mai 2005,15 euros.

Les préoccupations morales semblent décidément à l'ordre du jour.
C'est dans un tout autre esprit qu'Yves Roucaute traite du néoconservatisme américain en n'y cherchant aucune méthode de développement économique mais un moyen d'associer à la vie politique les valeurs morales fondamentales.
Ces valeurs sont évidemment opposées à tout relativisme et à tout historicisme.
Les droits individuels sont des droits naturels qui impliquent naturellement des devoirs tout aussi naturels.

La philosophie néoconservatrice dont les principaux fondateurs sont Léo Strauss, Allan Bloom, N. Podhoretz, Irving Kristol, héritiers de John Locke et de Fr. Hayek est avant tout une philosophie optimiste fondée sur l'espérance d'une société capable d'allier la moralité, la liberté et la prospérité.

Si l'on veut comprendre pourquoi le parti républicain et sa philosophie dominent les Etats-Unis depuis une trentaine d'années, si l'on veut aussi ne pas critiquer sans connaître, il faut lire Yves Roucaute qui affirme avec une parfaite connaissance du sujet une philosophie des devoirs alliée à une dynamique de la liberté.18

Philippe Muray et Elisabeth Levy - Festivus Festivus

Editions Fayard, 2005.

Conversation avec Elisabeth Levy.
Pour Philippe Muray qui ne transige pas avec le monde contemporain et qui le rejette tout entier, il y a quatre âges de l'humanité :
-l'Homo sapiens,
-l'homo sapiens sapiens,
-l'homo festivus et
-le festivus festivus, celui qui festive sans même savoir qu'il festive puisque son caractère de sachant a disparu pour celui de festivant permanent.

Cet ouvrage est une série de longs dialogues entre Elisabeth Levy et Philippe Muray qui évoquent quelques événements petits et grands qui, dans les trois dernières années ont marqué notre paysage social : le Larzac, loft story, le mariage gay, les nuits blanches, Paris plage mais aussi la guerre d'Irak, la grande quinzaine anti-Lepen, les multiples manifestions des alter mondialistes... :
Vers quoi marche la société entre hyperterrorisme galopant et déconstructions multiples menées tambour battant, entre démolitions venues de l'extérieur et saccages joyeusement assumés ?
Le 11 septembre, par exemple, peut-il abolir la fin de l'histoire ?

Y a-t-il quelque chose à sauver ? Elisabeth Levy en est persuadée ;

Philippe Muray pense, quant à lui que ce n'est pas un droit mais un devoir de rejeter le monde moderne tout entier, celui où règne un individu autodévorateur, autodévorant, autoadorant et autofestivant, sans tiers, sans ombre, sans aliénation, nouveau robot enthousiaste de la modernité moderne !!!

On connaît les excès de Philippe Muray mais sa lecture est roborative et stimulante si l'on sait bien sûr en prendre et en laisser. 16

Hélène Vecchiali - Ainsi soient-ils. Sans de vrais hommes, point de vraies femmes...

Editions Calmann-Lévy, 171 pages, 12 euros.

Ce livre est écrit par une femme qui marie quatre expériences complémentaires : l'orthophonie, la psychanalyse, le conseil en ressources humaines et l'activité de coatching.

Elle publie ici un livre très original qui, si l'on s'intéresse à la psychologie, permet d'appréhender avec un œil neuf les rapports hommes femmes, le couple, la famille et la société.
Dans la même veine que Michel Schneider (Big Mother, psychopathologie de la vie politique), elle intitule un chapitre qui est un plaisir de lecture : " A Etat maternant, citoyens infantiles " :

" En abandonnant peu à peu sa fonction principale, diriger, pour se focaliser plutôt sur la proximité, l'urgence et la providence, l'Etat est lui aussi devenu maternant.
Cette proximité de l'Etat se traduit par plus d'écoute des opinions individuelles et plus particulièrement des minorités et des marginaux ; par un envahissement de notre sphère privée par la sphère publique ; par une sensibilité affichée au principe de plaisir avec le souci de notre bien-être et de nos loisirs.
Si le gouvernement n'est plus capable d'adopter une " méta position " par rapport à son peuple c'est-à-dire d'avoir la distance, la hauteur, le recul suffisant pour maintenir le cap, qui le fera ?
L'urgence est de ne pas nous contrarier, nous les citoyens.
Pour ce faire soit l'Etat répond immédiatement à nos demandes, quitte à devoir se déjuger par la suite, soit il substitue au non paternel le oui mais de la maman...
Pourquoi cette politique sentimentale alors que nous avons, avant tout et surtout, besoin de dirigeants justes, efficaces et visionnaires...
Un Etat maternant et des hommes politiques ayant perdu leurs repaires entraînent forcément une maternisation du droit : est-ce que mater (mère) et dirigerer (diriger) sont compatibles ? Certainement pas.

Pour poser la loi, c'est-à-dire oser faire barrage aux torrents des pulsions non citoyennes, il faut consentir à ne pas être aimé.
Ce qu'une mère refuse, ce qu'un père doit accepter par moments... et par devoir. "


Les passages consacrés au couple et à la famille sont évidemment les plus riches et les plus intéressants.
Dans les remerciements que l'auteur adresse à diverses relations elle commence par un immense merci à Christine Kerdellant, celle-ci étant l'auteur d'un excellent livre " L'enfance puce " consacré à cette génération où l'on manie l'ordinateur dès l'âge de 5 ans et où la navigation sur internet n'a plus aucun secret à 14 ans.16

Jon Elster - Proverbes, maximes, émotions
Editions Presses Universitaires de France, 182 pages.

Pourquoi accorde-t-on autant de valeur à certaines maximes qu'à leurs contraires.
Par exemple : " L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde ", dit La Rochefoucauld.
Mais Vauvenargues répond : " L'amour-propre le plus habile fait beaucoup de fautes contre ses vrais intérêts ".
" La hâte est mauvaise conseillère " dit un proverbe mais un autre : " Celui qui hésite est perdu ".
" Si vous l'avez acquis, affichez-le ", mais l'idée opposée peut prévaloir : " Ce que vous avez, cachez-le ".
Et voici deux propos liés au sophisme du joueur : " Rien ne réussit comme la réussite " ou " La Roche Tarpéienne est proche du Capitole ".
Dans cet ouvrage un peu difficile, à lire à tête vraiment reposée, ce philosophe et sociologue américain analyse pourquoi les comportements sociaux sont beaucoup plus souvent liés à des émotions qu'à des calculs d'intérêt. A lire par les ultra-libéraux qui ont tendance à ignorer cette vérité.14

Georges Steiner- Nostalgie de l'absolu
Editions 10/18, 89 pages.


Ce petit livre reprend quatre conférences de Georges Steiner sur trois grandes mythologies, terme que préfère l'auteur à celui d'idéologie car chacune de ces mythologies a un caractère religieux relativement évident : révélation et intuition fondamentales,
suivies d'un ou deux ouvrages fondateurs,
complétés par des textes canoniques,
remis en cause ultérieurement par des hérétiques
qui souhaiteront compléter la pensée du maître et donc nécessairement la critiquer.

Rien ne s'applique mieux à cette définition que la pensée marxiste avec Le capital et Le manifeste, la pensée freudienne avec les Etudes sur l'hystérie et la science des rêves, la pensée structuraliste avec Le cuit et le cru.
Steiner conclut ce petit livre avec une analyse du culte de la déraison, des hystéries organisées, de l'obscurantisme et de l'irrationalité qui se développent aujourd'hui autour des mouvements hippies, du new-age, de l'astrologie etc...
Ce dernier chapitre intitulé " Les petits hommes verts " n'est pas le moins intéressant de cette synthèse vraiment remarquable de la pensée de la seconde moitié du XIXème siècle et du XXème.
Steiner a le même esprit de synthèse que Stefan Zweig dont on peut lire et relire avec délice " Le monde d'hier ". 12
Nicolas Grimaldi - Socrate le sorcier
Presses Universitaires de France, 125 pages, août 2004.

Voici un charmant petit livre pour les amateurs de philosophie. Il y a en effet chez Socrate une double réflexion qui n'est jamais contradictoire : la raison commande de ne jamais tenir pour vérité absolue la vue que l'on a de toutes choses mais en même temps, la raison doit être notre guide absolu. Il ne faut jamais s'en écarter.

" S'acharner à prétendre qu'il en va réellement comme je viens de la dire, ce serait une outrecuidance indigne d'un homme sensé. " " Tout cela est-il vrai ? Dieu seul le sait. A ce qu'il me semble, telle est du moins ma manière de voir les choses, aux confins de l'intelligible rayonne l'idée du bien. " Mais, parallèlement à cette modestie, Socrate ne veut jamais cesser de croire à la raison " Telle est l'incantation qu'il faut se faire à soi-même. Si on veut avoir des raisons d'espérer, il ne faut pas cesser de croire à la raison car nous sommes confrontés à une alternative : ou bien... ou bien... Ou bien la mort est la fin de tout ou bien elle est le commencement d'une nouvelle vie... Ou ce que je dis est vrai et rien n'est plus important pour moi que d'en être convaincu, ou... " 12

Nicolas Sarkozy - La république, les religions, l'espérance
Editions du Cerf, novembre 2004, 172 pages.


On aurait tort de prendre ce livre d'entretiens et de réflexion, entre deux religieux et Nicolas Sarkozy, pour un simple ouvrage de " communication " n'ayant d'autre objet que d'améliorer les rapports de Nicolas Sarkozy avec le monde musulman d'une part et les églises traditionnelles et les mouvements religieux d'autre part. Il est vrai que la partie consacrée à l'Islam est importante, trop importante dans la mesure où plus de la moitié du livre, indirectement près des deux tiers, y est consacrée. Mais la réflexion plus générale sur le fait religieux, la laïcité et la nécessaire adaptation de la loi de 1905 sont essentielles et permettent d'ouvrir une vraie réflexion dont peut profiter l'ensemble de la société française.

On ne peut qu'être surpris de l'accueil fait à ce livre par la classe politique et singulièrement par le chef de l'Etat et le premier ministre. On n'a plus peur du loup en France ni de l'ours mais on semble encore être terrifié par tout manquement à la laïcité. 12

Chantal Delsol - Le souci contemporain

réédition La Table Ronde, octobre 2004, 312 pages.


Chantal Delsol poursuit depuis 1985 une réflexion originale de philosophie politique associant une bonne connaissance de la science politique à une réflexion morale lucide et parfois prophétique.
Nous avons déjà rendu compte de certains de ses ouvrages.
C'est sans doute la philosophe contemporaine la plus proche de nos réflexions.
Cet ouvrage résume bien sa pensée, il est à lire et à relire.

" Nous ne pouvons découvrir un système stable nanti de garanties définitives.
Tout est toujours à recommencer et c'est aussi ce que signifie le tragique ou la permanence du mal et de l'incertitude.
La philosophie du progrès qui fonde la pensée contemporaine suppose que tous les acquis se fixent définitivement et que chaque génération bénéficie des conquêtes précédentes...
Cette conviction représente l'une de nos plus profondes erreurs.

C'est l'origine de l'horrible déception qui nous étreint depuis la seconde mondiale, déception bien décrite chez Zweig ou chez Steiner mais que chacun d'entre nous reconnaît comme sienne...
Hannibal vit sa bonne étoile l'abandonner le jour où, après une série de victoires, ses soldats s'endormirent dans les délices de Capoue.
Nous avons été victimes au XXème siècle du syndrome de Capoue.
Nous avions oublié que toute conquête demeure très précaire et incertaine... " 12

Philippe Nemo - Qu'est-ce que l'Occident,
Editions Presses Universitaires de France, octobre 2004, 158 pages.


Auteur d'ouvrages considérables sur l'histoire des idées politiques, Philippe Nemo est un de ceux qui ont le mieux réfléchi sur les facteurs fondamentaux qui ont produit la civilisation occidentale et ses valeurs. Au moment où la question de l'extension de l'Europe est posée, de la Turquie aux pays marqués par l'orthodoxie, de la Serbie à la Russie d'Europe, le livre de Philippe Nemo est un condensé extrêmement clair des cinq grandes mutations qui ont fait la civilisation occidentale : le miracle grec, le droit romain, l'éthique chrétienne, la révolution papale qui n'a pas empêché la méthode scholastique d'évoluer vers la méthode expérimentale, enfin l'avènement des grandes révolutions démocratiques modernes.
Un petit livre comme on les aime, dense, court, clair, qui permet en une journée de lecture de synthétiser des siècles d'histoire!12

Philippe Simonnot - Les personnes et les choses
Editions Les Belles lettres, 428 pages, octobre 2004.

Philippe Simonnot ne cessera jamais de nous surprendre, c'est-à-dire de nous faire penser autrement. Peu de gens en sont capables.
Simonnot écrit facilement, clairement, sans complications de langage et sans encombrements ni juridiques ni mathématiques, cela pourrait rendre sa lecture facile. Mais ce n'est pas le cas.
Il faut emporter le livre de Simonnot en vacances ou pour un long week-end et, comme pour ses fameuses 39 leçons d'économie contemporaine, se dire qu'on le lit pour réfléchir et non pour confirmer quelques pressentiments.
Feuilleter un livre avant de le lire est souvent un plaisir.
Et l'envie de tout lire peut venir des premières pages de l'annexe de l'ouvrage (page 401 et suivantes) sur l'altruisme et l'envie. " Pour le dire en un seul mot, l'économiste est-il capable de rendre compte de l'altruisme sous toutes ses formes (charité, amour, amitié, dévouement) ? Tout utilitariste qu'il fût, Bentham a été l'un des premiers à penser en termes scientifiques le plaisir qu'une personne pouvait trouver au spectacle de la jouissance ou de la souffrance d'autrui. On se souvient que, dix-sept ans avant d'écrire " La richesse des nations " et d'inventer, sinon le mécanisme, du moins la formule de la " main invisible ", Adam Smith avait écrit " La théorie des sentiments moraux ", qu'il considérait comme son meilleur livre, et qui l'est en effet. Toutefois, il faudra attendre un article de Gary Becker publié dans le " Journal of political economy " en 1974, article malheureusement fort peu connu en France, pour que l'altruisme soit rigoureusement pris en considération dans l'analyse économique."
Les 20 pages qui suivent sont un grand plaisir intellectuel où la division du travail entre les hommes et les femmes dans divers modèles familiaux est expliquée avec autant de malice que de clarté économique. 12

Wilhelm von Humboldt - Essai sur les limites de l'action de l'Etat

Editions Les Belles Lettres, Collection bibliothèque de la liberté, mars 2004, 206 pages.

Cet ouvrage est le premier d'une nouvelle collection dirigée par Alain Laurent et consacrée aux grands textes classiques de la philosophie politique libérale. Alain Laurent est, rappelons-le, l'auteur de plusieurs ouvrages de philosophie politique et en particulier d'un remarquable tableau de la philosophie libérale depuis Montesquieu et Mandeville jusqu'aux années récentes (Les Belles Lettres, décembre 2001).

L'ouvrage de Von Humboldt est d'une grande concision et écrit de façon très didactique, chaque chapitre étant précédé d'une sorte de résumé sous forme d'un énoncé des principaux concepts qui seront traités dans ce chapitre. Citons par exemple l'essentiel du résumé du chapitre III :
- Le soin de l'Etat pour le bien matériel des citoyens est nocif
- il produit l'uniformité -
il diminue la force de chacun
- il empêche l'influence des activités extérieures et des circonstances extérieures sur l'esprit et le caractère des hommes
- il s'exerce sur une foule hétérogène et nuit ainsi à l'individu
- il empêche le développement de l'individualité et de l'originalité personnelle de l'homme
- il rend plus difficile l'administration même de l'Etat, multiplie les moyens pour y arriver et devient ainsi la source d'inconvénients de toute sorte - preuve (de la nocivité des actions de l'Etat) grâce à l'action spontanée et commune des citoyens - supériorité de cette action sur l'action de l'Etat.


A la limite Humboldt est, assez curieusement, le précurseur du Marx de " l'idéologie allemande " lorsqu'il développe l'idée que l'individu peut être tour à tour ouvrier et artiste si on le laisse librement développer ses potentialités.

Ecrit en 1791/92, à une époque où tous les gouvernements européens à l'exception de l'Angleterre sont encore despotiques ou théocratiques, cet ouvrage est réellement fondateur de l'individualisme démocratique et mérite d'être relu dans cette perspective. 10


Michel Fize - Les interdits, fondements de la liberté

Editions Presses de la Renaissance, 296 pages, août 2004.

Les interdits sont le fondement même de la liberté.
Le couple interdit-liberté non seulement n'est pas antagoniste mais il est la condition même d'un bon exercice de notre liberté.
" Il est interdit d'interdire " disait le slogan de mai 68.
Au contraire comme le dit fortement René Girard, Ce n'est pas la loi qui est responsable des tensions et aliénations auxquelles l'homme moderne est exposé, c'est au contraire l'absence toujours plus complète de toute loi.
Nous manquons cruellement de référence politique, morale et religieuse, nous dit Michel Fize :
Ni Marx ni Jésus mais ni Keynes ni Smith, ni Camus ni Sartre ni Foucault nous n'avons plus de croyance. Il n'y a plus d'héritier, plus de transmission, plus de chemin tracé, il nous faut tout inventer.
Propos qui rejoint celui de Jean-Paul Kaufmann que nous avions évoqué le mois dernier avec son ouvrage " L'invention de soi ".

L'interdit est bien évidemment lié au concept fondamental de valeur. Il suppose qu'il y a un bien et un mal comme il y a un bon et un mauvais. Comme il y a de la qualité et de la médiocrité.

Toute la dernière partie de l'ouvrage est ainsi consacrée à l'" action bonne " présentée par kant.
Si quelque chose est jugé bon, cette chose doit s'imposer de façon absolue.
Il faut maintenir avec force les notions de " bonne autorité ", de " bonne éducation ", de " bonnes mœurs ", de " bons interdits ", de " bonne fabrication de la règle "...
L'homme libre et raisonnable n'existe pas, l'homme concret, celui que nous côtoyons tous les jours est passionné, jouissif, violent.
A quoi sert l'interdit ? A la cohésion sociale et à contenir l'excès.
Inspirant un sentiment d'humilité à l'individu qui est trop proche de soi, il fait plus encore, il crée le lien entre les hommes...
A lire dans le même ordre d'idée, le dernier livre d'Alain Renaud, auteur avec Luc Ferry de " La pensée 68 " : La fin de l'autorité (Flammarion) 10

Czeslaw Milosz - Les mémoires ou l'Abécédaire
Editions Fayard

Lituanien ayant vécu en Pologne puis en France et enfin aux USA dont il a obtenu la nationalité en 1970, Milosz a connu la peur et plus encore la terreur entre 1940 et 1951.
Il a connu aussi ce moment étrange où, ayant écrit la pensée captive, il se heurta en France au tout Paris intellectuel qui croyait plus au génie de Staline qu'à la liberté.
Il fût d'ailleurs confronté à Berkeley à la même pensée grégaire du " politiquement correct " de la gauche américaine.

Poète, historien et philosophe, il faut relire sa " Pensée captive " pour garder la mémoire d'une époque que l'on ose encore glorifier en fêtant le centenaire de l'humanité, sponsorisé par quelques grandes entreprises et le Ministère de la Culture ! 5