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Livres
- Philosophie - Ethnologie
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Max Weber et Karl Marx - Karl Löwith
Editions Payot - octobre 2009 - 185 pages
- 20 €
Cet ouvrage de philosophie politique est une réédition après première
publication en 1932.
On ne sait s'il faut le classer dans l'histoire ou dans la philosophie
tant ce texte - passionnant pour tous ceux qu'attire la curiosité
philosophique - paraît éloigné des préoccupations du XXIème siècle
mais, au contraire, intégrer dans l'histoire du XIXème.
K. Löwith interroge Marx et Weber de façon comparée et opposée sur
le devenir de l'homme dans une société dominée par un système, le
capitalisme, que certains souhaitent dépasser et détruire tandis
que d'autres désirent l'améliorer et le transformer.
Tous les grands auteurs de l'époque sont appelés dans ce discours
très pédagogique : Heidegger, Nietzsche, Schmitt, Kierkegaard.
Ces réflexions nous paraissent aussi lointaines que celles des doctrinaires
de Guizot.
Dommage diront certains que la politique ne repose plus sur la réflexion
philosophique. D'autres constateront simplement que cet ouvrage
est un livre d'histoire et non de science-politique. 64
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La conception de l'homme
chez Marx - Erich Fromm
Editions Payot - Janvier 2010 - 126 pages
- 7,50 €
Erich Fromm, psychanalyste et sociologue, a écrit essentiellement
en anglais la plupart de ses ouvrages ayant été édités à New York
et parfois, en allemand, à Francfort.
Son œuvre très riche et très diverse est axée sur l'interprétation
de la vie sociale mais aussi des passions humaines à travers les
œuvres de Freud et de Marx. Il ne cache pas d'ailleurs les oppositions
multiples entre les deux hommes, mais il cherche aussi à montrer
que le thème majeur de la philosophie marxiste, l'aliénation,
rejoint le thème majeur de la psychanalyse qui est d'abord une analyse
de l'aliénation des hommes et de leur comportement à travers les
premières années de la vie et leurs répercussions sur les comportements
et les névroses de toutes origines.
Ce résumé de la pensée de Marx est d'une très grande clarté.
Beaucoup plus qu'une aliénation économique déterminée par la marchandisation
générale de la vie dans la société capitaliste, Marx analyse la
possibilité pour l'homme de comprendre les raisons de son aliénation,
la possibilité de s'en libérer et la possibilité de s'émanciper
des contraintes de la vie sociale, de la religion, des contraintes
de la vie politique, etc.
Chacun sait qu'Héritage&Progrès n'est pas un adepte de la philosophie
marxiste. Mais c'est toujours une erreur et de ne pas connaître
ses adversaires, et d'ignorer les éléments positifs que l'on trouve
chez tous les grands penseurs.
Ce petit livre d'Erich Fromm est une excellente
synthèse qui dispense de lire nombre d'ouvrages de Marx dont on
sait qu'il n'écrivait pas de façon très simple.
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La peur des barbares.
Au-delà du choc des civilisations - Tzvetan Todorov
Editions
Le Livre de Poche - Janvier 2010 - 343 pages -6,95 €.
C'est souvent la première page d'un livre qui décide de l'achat
par un lecteur amateur que tout intéresse.
Au tout début du livre de Todorov figure cette phrase de Romain
Gary qui nous a fait plonger dans les pages suivantes " Barbarie
et civilisation : il n'y a jamais eu une valeur de civilisation
qui ne fut pas une notion de féminité, de douceur, de compassion,
de non-violence, de faiblesse respectée. Le premier rapport entre
l'enfant et la civilisation, c'est son rapport avec sa mère. "
(Romain Gary, " La nuit sera calme ")
Todorov est né en Bulgarie et y a fait toutes ses études avant
de pouvoir émigrer en France. Son histoire personnelle n'est pas
indifférente à sa recherche permanente du rapprochement des civilisations.
Loin des thèses d'Huntington sur le choc des civilisations, il
cherche à comprendre au contraire la complexité du monde: "
Il est dans l'intérêt de tous ceux qui veulent réduire la complexité
du monde à des affrontements entre des entités simples et homogènes
(Occident et Orient, monde libre et Islam, démocratie et dictature...)
de développer les thèses du choc des civilisations. "
Todorov est un homme de très grande culture, philosophique, rhétorique,
littéraire.
Il nous invite dans cet ouvrage à redécouvrir les identités nationales,
les cultures et les religions au-delà des manichéismes trop souvent
entretenus par la paresse intellectuelle.
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La politesse suivie du Bon sens - Henri Bergson
Editions Rivages Poche - mars 2008 -
77 pages - 6 euros.
Voici un délicieux petit livre
qui ne fait que 50 pages lorsqu'on en retire l'introduction (inutile)
et les pages de garde. 50 pages, trois idées forces, trois
idées profondes, trois hypothèses démontrées avec une élégance
de style qui est la politesse même.
Mais qu'est-ce que la politesse ? :
" La politesse de l'esprit est tout autre chose que la civilité...
C'est la faculté de renoncer, le cas échéant, aux habitudes qu'on
a contractées ou même aux dispositions naturelles qu'on a développées,
la faculté de se mettre à la place des autres, de s'intéresser
à leurs occupations, de penser de leurs pensées, de revivre leur
vie, en un mot de s'oublier soi-même.
En cela consiste surtout la politesse de l'esprit.
L'homme accompli sait parler à chacun de ce qui l'intéresse ;
il entre dans les vues d'autrui sans les adopter toujours ; il
comprend tout sans pour cela tout excuser.
Ce qui nous plaît en lui... c'est l'art qu'il possède quand il
nous parle de nous laisser croire qu'il ne serait pas le même
pour tout le monde ; car le propre de cet homme très poli est
de préférer chacun de ses amis aux autres et de réussir ainsi
à les aimer tous également.
Aussi, un juge trop sévère pourrait-il mettre en doute sa sincérité
et sa franchise.
Ne vous y trompez pas cependant. Il y aura toujours entre cette
politesse raffinée et l'hypocrisie obséquieuse la même distance
qu'entre le désir de servir les gens et l'art de se servir d'eux...
Au fond de la vraie politesse, vous trouverez un sentiment
qui est l'amour de l'égalité...
Appelons politesse des manières un certain art de témoigner à
chacun, par son attitude et ses paroles, l'estime et la considération
auquel il a droit.
Ne dirions-nous pas que cette politesse exprime à sa manière
l'amour de l'égalité ? "
Sur le bon sens :
" Le rôle de nos sens en général est moins de nous faire connaître
les objets matériels que de nous en signaler l'utilité. Nous goûtons
des saveurs, nous respirons des odeurs, nous distinguons le chaud
et le froid, l'ombre et la lumière... Nous vivons dans un milieu
social.
La plupart de nos actions ont leurs conséquences prochaines ou
lointaines, bonnes ou mauvaises, d'abord pour nous, ensuite pour
la société qui nous environne.
Prévoir ses conséquences, ou plutôt les pressentir ; distinguer
en matière de conduite l'essentiel de l'accessoire ou de l'indifférent
; choisir parmi les divers partis possibles celui qui donnera
la plus grande somme de biens non pas imaginables mais réalisables
: voilà, semble-t-il, l'office du bon sens.
C'est donc bien un sens à sa manière mais tandis que les sens
nous mettent en rapport avec les choses, le bon sens préside à
nos relations avec des personnes...
Il exige une activité incessamment en éveil, un ajustement toujours
renouvelé à des situations toujours nouvelles.
Il ne redoute rien tant que l'idée toute faite.
Le bon sens veut que nous tenions tout problème pour nouveau et
lui fassions l'honneur d'un nouvel effort.
Le bon sens n'a pas de plus grand ennemi que l'esprit de routine
et l'esprit de chimère...
Entre ces deux genres d'esprit, la distance est moins grande que
l'on ne le croirait...
Egalement éloignés de l'action efficace, il diffère surtout en
ce que l'un prétend simplement dormir tandis que l'autre veut
en outre rêver.
Mais le bon sens ne dort ni ne rêve. Semblable au principe
de la vie, il veille et travaille sans cesse. " 50
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Le libéralisme et la gauche - Monique Canto-Sperber
Editions Hachette littératures - 2008 -
377 pages - 9,50 euros
Monique Canto-Sperber, directrice de l'Ecole Normale Supérieure
et directrice de recherche au CNRS, est une philosophe qui travaille
particulièrement depuis une dizaine d'années dans le domaine de
la réflexion politique.
Elle a beaucoup inspiré les réflexions de Dominique Strauss-Kahn.
Son ambition est visiblement de réconcilier le socialisme et
le libéralisme comme l'ont fait les socio-démocrates de l'Europe
du nord et de l'ouest, les démocrates aux Etats-Unis, Jean-Marie
Bockel et la Gauche Moderne en France.
Après quelques essais un peu rapides sur ce sujet, elle a écrit
ici un ouvrage de fond qui devrait servir de base à tout renouveau
de l'idéologie et du parti socialiste en France.
Elle est hélas à quelques années lumières des descriptions contenues
dans les programmes de Martine Aubry, Bertrand Delanoë et tout autant
de Ségolène Royal.
Il n'en reste pas moins que c'est un excellent ouvrage qui renoue
avec toute une tradition du socialisme aussi éloignée de Marx que
proche de Proudhon, de Renouvier et de ce qu'on a appelé la nouvelle
gauche ou la gauche américaine en France, celle de Léon Blum, de
Jules Moch, André Philippe et de Michel Rocard. 49
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Une réflexion fondée sur l'analyse des trois activités fondamentales
de l'homme : le travail, l'œuvre et l'action.
Le travail parce que cette activité correspond aux processus biologiques
du corps humain ;
l'œuvre qui correspond à la " non-naturalité " de l'existence humaine.
L'œuvre fournit le monde artificiel des objets différent de tout
milieu naturel.
L'action c'est-à-dire l'activité qui met directement en rapport
les hommes entre eux, la vie sociale, la vie politique au sens le
plus large du terme.
Condition de l'homme moderne de
Hannah Arendt
Editions Calmann-Lévy - 404 pages - juin
2007 - 8 euros
Notre siècle a totalement transformé le statut de l'homme ; celui-ci
est désormais un membre d'un ensemble qui le dépasse, et dont il
ne peut s'échapper. Il vit dans un monde où la technique prend de
plus en plus d'importance, et où le politique s'impose sans possibilité
d'écart ou de fuite.
Ce monde est également celui des pires violences, de la barbarie
généralisée.
Hannah Arendt commence ici sa réflexion
sur l'originalité radicale de notre époque. H. Arendt est profondément
pessimiste et voit, dans cet ouvrage, une grande difficulté au retour
de la pensée et d'une véritable liberté de l'homme :
" Dès à présent, le mot travail est trop noble, trop ambitieux,
pour désigner ce que nous faisons dans le monde où nous sommes.
Le dernier stade de la société de travail - la société d'employés
- exige de ses membres un pur fonctionnement automatique, comme
si la vie individuelle était réellement submergée par le processus
global de la vie de l'espèce, comme si la seule décision encore
requise de l'individu était d'acquiescer à un type de comportement
hébété, tranquillisé et fonctionnel. Ce qu'il y a de fâcheux dans
les théories modernes du comportement, ce n'est pas qu'elles sont
fausses, c'est qu'elles peuvent devenir vraies. C'est qu'elles sont,
en fait, la meilleure mise en concepts possible de certaines tendances
évidentes de la société moderne. On peut parfaitement concevoir
que l'époque moderne qui commença par une explosion d'activités
humaines si riches de promesses s'achève dans la passivité la plus
inerte, la plus stérile que l'histoire ait jamais connue. " 45
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Le philosophe le plus écouté de
la première moitié du XXe siècle, chassé par Vichy parce que Juif,
a été une seconde fois exclu de la pensée universitaire à la Libération
par les marxistes et les phénoménologues (Heidegger, chantre du
nazisme et Sartre chantre du communisme).
Il est réédité aujourd'hui et sa relecture est un bonheur qui
relativise les Luc Ferry, Comte Sponville et autres Onfray.
Les
deux sources de la morale et de la religion - Henri Bergson
Editions PUF - 338 pages - octobre 2006
- 11 euros.
C'est souvent la première phrase, la première page d'un livre,
qui nous font immédiatement percevoir qu'une pensée est forte,
claire, se moque de la mode et séduit en donnant l'envie de continuer
sans s'arrêter.
Ainsi des deux sources de la morale et de la religion :
" Le souvenir du fruit défendu est ce qu'il y a de plus ancien
dans la mémoire de chacun de nous comme dans celle de l'humanité.
Que n'eut pas été notre enfance si l'on nous avait laissé faire
! Nous aurions volé de plaisir en plaisir. Mais voici qu'un obstacle
surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi
obéissions-nous ? La question ne se pose guère : nous avions pris
l'habitude d'écouter nos parents et nos maîtres. Leur autorité
leur venait moins d'eux-mêmes que de leur situation par rapport
à nous. Ils occupaient une certaine place : c'est de
là que partait, avec une force de pénétration qu'il n'aurait pas
eue s'il avait été lancé d'ailleurs, le commandement.
En d'autres termes, parents et maîtres
semblaient agir par délégation. Nous dirions plus tard
que c'est la société. Philosophant alors sur elle,
nous la comparions à un organisme dont les cellules, unies par
d'invisibles liens, se plient naturellement à une discipline qui
pourra exiger le sacrifice de chaque partie...
De ce premier point de vue, la vie sociale
nous apparaît comme un système d'habitudes plus ou moins fortement
enracinées qui répondent aux besoins de la communauté.
Certaines d'entre elles sont des habitudes de commander, la plupart
sont des habitudes d'obéir. Nous pouvons nous y soustraire mais
nous sommes ramenés à elles comme le pendule écarté de la verticale.
Un certain ordre a été dérangé, il devrait se rétablir...
Chapitre IV... De la société close
à la société ouverte, de la cité à l'humanité, on ne passera jamais
par voie d'élargissement. Elles ne sont pas de la même essence.
La société ouverte est celle qui embrasserait en principe
l'humanité entière. Rêvée, de loin en loin, par des âmes d'élites,
elle réalise chaque fois quelque chose d'elle-même dans des créations
dont chacune, par une transformation profonde de l'homme, permet
de surmonter des difficultés jusque-là insurmontables. " 45
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Les philosophes américains sont généralement inconnus ou méprisés
par les philosophes européens et singulièrement par les écoles allemandes
et françaises. D'abord parce qu'ils sont généralement empiriques,
pratiques, peu conceptuels et cherche partout des solutions. Ensuite,
parce qu'ils mêlent sans complexe la philosophie, la sociologie
et l'économie.
Gary Becker, Allan Bloom, Irving Kristol, Robert Nozick, Ayn Rand
sont très représentatifs de cette tendance comme F. Fukuyama un
des penseurs américains les plus importants aujourd'hui.
Le grand bouleversement - Francis
Fukuyama
Editions de La Table Ronde - 414 pages
- novembre 2003 - 21,30 euros.
F. Fukuyama est l'auteur d'un ouvrage tout à fait remarquable et
très décrié par les intellectuels français et allemands " La
fin de l'histoire et le dernier homme ".
Comment peut-on penser, ont dit nos brillants esprits européens,
qu'il pouvait y avoir une fin de l'histoire et un achèvement de
l'humanité ?
Le mouvement dialectique de l'humanité depuis Hegel et Marx nous
ont évidemment appris l'inverse.
C'est pourquoi penser à des valeurs éternelles et " finales " est
un non-sens.
Fukuyama ne fait pourtant là que traduire dans d'autres termes
une " éternité " de l'histoire et de l'humanisme que la sagesse
philosophique a toujours reconnue.
Y a-t-il vraiment un autre regard sur l'histoire que celui de la
philosophie gréco-latine ? Vaine querelle.
Fukuyama continue fort heureusement d'écrire et son dernier ouvrage
est une somme remarquable sur le grand bouleversement du monde moderne,
ses conséquences et surtout les perspectives que l'on peut entrevoir
sur la reconstruction morale qui suivra nécessairement les ruptures
récentes.
C'est dans les années 60/70 que se sont produits aux Etats-Unis,
comme en Europe, les plus grands changements sociaux.
Le niveau de criminalité en est un indice assez sûr.
Son évolution est très lente de 1950 à 1964, beaucoup plus rapide
ensuite.
Les taux de fécondité s'effondrent un peu partout dans le monde
dans les années 64/68.
Les taux de divorcialité s'accroissent considérablement dans la
même période.
Plus significatif encore les taux de naissance chez les mères célibataires,
longtemps inférieurs à 10 %, parviennent partout dans les années
74 entre 20 et 30 %. Ils dépasseront les 40 % dans de nombreux pays
entre 1980 et 1990. C'est aussi dans les années 65/70 que les taux
de syndicalisme baissent fortement, que la participation à diverses
associations diminue, que les taux de confiance de la population
envers d'autres groupes et envers les leaders " moraux " traditionnels
régressent.
Fukuyama divise son ouvrage en trois grandes
parties : d'abord une description de ce grand bouleversement, ensuite
une analyse de la structure et des origines de la morale sociale,
enfin une esquisse des moyens pour reconstruire ce qu'il nomme à
juste titre le capital social des Nations.
Même si l'auteur apparaît finalement optimiste, il pose avec beaucoup
de force la question que doivent se poser sociologues, moralistes
et politiques aujourd'hui : " La principale question pour
l'avenir est la suivante : c'est la diffusion du relativisme moral
érigé en principe ; c'est l'idée de plus en plus répandue qu'un
ensemble particulier de valeurs et de normes ne peut ni ne doit
prendre le pas sur les autres. Quand ce relativisme s'étend
aux valeurs politiques sur lesquelles le régime est fondé, le libéralisme
commence à se miner lui-même.
Le second problème des sociétés libérales pour sauvegarder leurs
propres fondements culturels est la menace
apportée par le changement technologique. Leur vitesse
dépasse souvent celle des adaptations sociales ;
les sociétés peuvent le payer très cher. "
Un des ouvrages de morale sociale les plus clairs et les mieux
pensés des dernières années. 45
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La bêtise se confond-elle avec le lieu commun ? Ou avec la banalité
? Ou avec l'affirmation fondée sur l'absence de connaissance ?
Attention à la bêtise ! Elle est partout lorsque l'on affirme
sans savoir.
L'existence universelle de la bêtise fonde l'exigence du savoir.
La bêtise c'est le plus souvent l'ignorance.
Et le premier signe de l'intelligence c'est souvent de répondre
à une question : Je ne sais pas.
Petit lexique de la bêtise actuelle
- Christian Godin
Editions du Temps - 213 pages - janvier
2007 - 15 euros
Le sous-titre de cet ouvrage est fondamentale : " Exégèse des
lieux communs d'aujourd'hui. "
Il est vrai que la bêtise a beaucoup de traits communs avec le
lieu commun, comme avec le politiquement correct, les deux notions
tendant d'ailleurs à se confondre.
Prenons un exemple assez courant comme celui de l'homophobie.
" L'homophobie est l'une de ces phobies nouvelles qui ont récemment
colonisé le discours public.
Le code pénal sanctionne désormais avec une sévérité particulière
des propos et des actes à caractère homophobe. Le grand public a
manifestement assimilé la leçon puisque les 3/4 des Français considèrent
qu'être homophobe est aussi grave que d'être raciste ou antisémite,
comme s'il pouvait y avoir commune mesure entre appartenance ethnique
et identité sexuelle. "
Mais qu'est-ce qu'être homophobe ?
" Ce que le thème d'homophobie a d'inacceptable est l'amalgame
qu'il opère entre des actions délictueuses et criminelles d'un côté
et des affects personnels de l'autre... La loi n'a pas à statuer
sur des pensées lorsque celles-ci ne débouchent pas sur un commencement
d'exécution délictuelle. Elle ne peut ni ne doit forcer quiconque
à aimer l'homosexualité et les homosexuels en tant que tels. Le
terme d'homophobie confond tous les plans, subjectif et objectif,
juridique et morale, politique et sentimental. Mais pour ceux qui
ont assuré son triomphe, son avantage réside précisément là. Il
en va de même avec le terme d'islamophobie et, d'une manière plus
générale, avec tous les mots formés à partir de la " phobie ".
Dans le même esprit, environ 150 mots ou groupes de mots sont
analysés qui permettent de comprendre à quel point une exégèse des
lieux communs tel que l'avaient entrepris à l'époque Flaubert ou
Léon Bloy est sans cesse à reprendre.
En effet, le politiquement correct, ou le socialement admis, ou
le lieu commun actuel sont des notions profondément évolutives.
Sous des termes comme consommation, égalité,
culture, identité, idéologie, laïc, relatif, solidarité, on mettait
en 1930, en 1960 et hier encore, un contenu tout à fait différent
de celui devenu le lieu commun d'aujourd'hui.
C'est sans doute l'aspect le plus intéressant de cet ouvrage
que de montrer la constante évolution de la bêtise et donc le souci
constant que l'on devait avoir de s'en protéger.
La notion de " vieux con " n'est pas inintéressante
lorsqu'on la mesure à cette aune : le vieux con n'est-il pas celui
qui résiste non pas aux lieux communs d'aujourd'hui mais qui persiste
à les évaluer en fonction de la science et de l'histoire... ? Du
moins aux yeux des jeunes cons ?
A relire dans le même esprit l'excellente " Exégèse des lieux
communs ", de Léon Bloy (Rivages Poche, mars 2005), et deux ouvrages
philosophiques d'une grande qualité " Essai sur la bêtise " de Michel
Adam (La Table Ronde, avril 2004) et " Bréviaire de la bêtise "
d'Alain Roger (Gallimard, février 2008).
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Jean-Claude Michéa - L'empire du moindre mal, essai sur la civilisation
libérale
Editions Climats -septembre 2007 - 210
pages - 19 euros.
L'ouvrage de Jean-Claude Michéa est un excellent excitant intellectuel.
L'auteur est un libéral malgré lui.
Il avait d'ailleurs écrit en 2002 un ouvrage dont le titre était
tout un programme : " L'impasse Adam Smith ".
Citons ici quelques lignes de sa conclusion :
" Comment échapper à la guerre de tous contre tous si la vertu
n'est que le masque de l'amour-propre, si l'on ne peut faire confiance
à personne et si l'on ne doit compter que sur soi-même ? Telle est
en définitive la question inaugurale de la modernité.
La force des libéraux est de proposer l'unique
solution politique compatible avec cette anthropologie désespérée.
Ils s'en remettent en effet au seul principe qui ne saurait mentir
ou décevoir : l'intérêt des individus.
L'égoïsme naturel de l'homme qui, depuis les moralistes du XVIIème
siècle était la croix de toutes les philosophies modernes devient
ainsi, quand le libéralisme triomphe, le principe de toutes les
solutions concevables. ...
La société raisonnable que le libéral appelait
de ses vœux n'était nullement destinée à soulever un enthousiasme
de nature à déchaîner de nouvelles passions meurtrières.
A égale distance des fanatismes religieux et des rêveries utopiques,
ni cité de dieu ni cité du soleil, elle se présentait au contraire
comme la moins mauvaise société possible.
La seule en tout cas à pouvoir protéger l'humanité de ses démons
idéologiques en offrant à ces égoïstes incorrigibles que sont
les hommes le moyen de vivre enfin en paix et de vaquer tranquillement
à leurs occupations prosaïques. ...
Mais cet empire du moindre mal entend désormais être adoré comme
le meilleur des mondes...."
C'est entre ces deux dernières phrases que se développe toute
l'analyse de Jean-Claude Michéa :
depuis l'empire du moindre mal jusqu'au meilleur des mondes.
Pour tous ceux qui ne se satisfont pas
d'abandonner la réflexion parce que le libéralisme leur semble le
stade suprême de l'humanisme, ce livre est un bon objet de réflexion.
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Christian Laval -L'homme Economique
Ed. Gallimard - mars 2007 - 396 pages -
24.90 euros
Parmi les ouvrages critiques du capitalisme, il en ait de bien mauvais
et il en ait d'excellents.
Parmi les plus mauvais, citons " le divin marché " de D.R. Dufour.
Abusé par les quelques pages d'introduction, nous l'avons lu pour
découvrir une vulgate lacaniène mêlée à une critique systématique
de la vie moderne : médiocrité de la télévision, populisme politique,
romans photos et autres.
Ce philosophe résume sa pensée par " tous les mêmes, tous des cons...
" ce qu'il écrit en terme plus philosophique :
l'autre ? mais quel autre ? Nous vivons aujourd'hui dans l'univers
du même, mêmes habitudes, même discours, le même et partout, partout
chez lui.
Bien entendu, seul notre brillant, Monsieur Dufour, est différent.
On peut penser que son mépris pour ses contemporains n'égale que
son faible niveau intellectuel. Mais enfin, il a trouvé un éditeur...
Nous n'avons cité ce triste auteur que pour mettre en valeur
l'excellente critique du capitalisme et du néo-libéralisme due à
Christian Laval.
Celui-ci, spécialiste de la pensée utilitariste (Jérémie Bentham)
est également l'auteur d'un excellent ouvrage sur l'ambition
sociologique et d'une critique contemporaine renouvelée de Marx.
Son ouvrage ne cache pas ses intentions :
il souhaite une remise en cause assez radicale des principes qui
gouvernent nos économies libérales ;
cela ne l'empêche pas bien au contraire de procéder à une analyse
très fine des origines du développement du capitalisme depuis la
mutation de la pensée médiévale et l'ascension de la classe des
marchands et des banquiers reconnue progressivement et avec beaucoup
de réticence par l'église.
Puis c'est la fable de Mandeville dont on connait l'influence sur
Adams SMITH, l'apologie de l'action, l'axiomatique de l'économie
et l'ordre spontané des intérêts.
Cette analyse très complète de la naissance du capitalisme et
de son aboutissement jusqu'à aujourd'hui est d'une grande intelligence.
C'est un panorama des trois derniers siècles d'une grande honnêteté
intellectuelle qui ne vise jamais à montrer les limites du néo-libéralisme
mais simplement à comprendre sa victoire.
Et ceci, d'autant plus que la conclusion ne s'ouvre ni par une condamnation
ni par l'esquisse d'une nouvelle utopie socialisante mais par un
constat relativement amer :
" L'homo économicus n'est pas dernière
nous il est devant nous ".
Suivent quelques pages où l'auteur montre que nous sommes dans une
phase aigüe de néo libéralisme qui semble triompher de tout mais
qui est peut-être au contraire au bord d'un basculement provoqué
par la primauté de la guerre commerciale, de la prédation économique,
de la précarité de l'être.
La conclusion s'appuie davantage sur les idées d'Hannah Arrendt,
du Marx utopique, de Marcel Mauss, de Foucauld et de l'Ecole Freudienne.
Quelles conclusions tirer de cet ouvrage ? Sans doute pas celles
de l'auteur.
Son analyse du développement du capitalisme jusqu'à aujourd'hui
est parfaite.
Sa conclusion semble extrêmement faible.
Il eut été beaucoup plus crédible en développant les idées d'une
Gauche moderne inspirée des Pays de l'Europe du Nord et du mode
anglo-saxon que des références à Marx et à Lacan. encore que sa
lecture de Marx nous a semblé aussi intéressante que novatrice.
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Avishai Margalït - La Société Décente
Ed. Flammarion - août 2007, 275 pages -
10,00 euros
Une société décente dont les institutions n'humilient pas les
personnes placées sous leur autorité et dont les citoyens n'en humilient
pas d'autres.
Monsieur Margalit Philosophe Israélien qui enseigne à l'Université
Hébraïque de Jérusalem constate que la plupart des philosophes traitent
d'un idéal qui, hélas, n'existe pratiquement jamais.
Leurs analyses portent sur l'idéal d'une société juste et sur l'équilibre
entre les notions théoriques et abstraites de l'égalité et de la
liberté.
Selon lui, il est plus urgent d'instaurer
" une société décente " parce que supprimer un mal douloureux, l'humiliation,
est plus urgent que de créer de nouveaux avantages.
La démonstration du philosophe est très concrète et s'appuie
sur mille détails de notre vie quotidienne : les chapitres les plus
intéressants à cet égard concernent la culture, le snobisme, la
vie privée, la bureaucratie, la société providence, le chômage,
le châtiment et la prison.
Les démonstrations de Monsieur Margalit s'appuient sur les éléments
les plus divers, romans, films, histoires sociales, vie quotidienne.
L'anecdote ne prend pourtant jamais le pas sur le raisonnement et
la philosophie à en tirer. 39
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Bruno Latour - La fabrique du Droit : une ethnographie du Conseil
d'Etat
Ed. La Découverte. - novembre 2004, 320
pages, 11,50 euros.
Voici un petit livre précieux car il aborde en ethnologue la fabrication
du droit dans la société française... et de quel droit puisqu'il
s'agit du droit public, c'est-à-dire du droit de l'Etat, l'Etat
tyrannique que chacun redoute, comme l'Etat protecteur que chacun
chérit.
Curieuse chose en effet que cette fabrique du droit qui se
fait en France, théoriquement au Parlement, mais tout autant
au Conseil d'Etat, comme on l'a vu encore ce mois-ci.
Une réglementation appliquée à toute la branche de l'hôtellerie
et de la restauration depuis trois ans, c'est-à-dire à 1,5 millions
de personnes, a été balayée par un arrêt du Conseil d'Etat, qui
laisse pantois le gouvernement, les syndicats, les professionnels
et d'ailleurs aussi toute l'Europe.
Chose extraordinaire que cette machine du Conseil d'Etat, ignorée
de la plupart des Français, discrète, et combien plus importante
que ce qu'on appelle la justice " judiciaire ".
Deux justices pour un Etat de droit,
c'est beaucoup.
Que l'une des deux, le Conseil d'Etat, soit chargée tout à
la fois d'examiner tous les projets de loi et, ultérieurement,
de les juger, c'est étonnant !
La plupart des juristes étrangers n'ont pas encore compris cette
exception française. 29
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Jean Fourastié - Productivité et richesse des Nations
Ed. Gallimard, Coll. Tel, 630 pages, octobre
2005, 12,50 euros.
Jean Fourastié mort en 1990 est connu de tous par son ouvrage, Les
trente glorieuses.
On connaît moins l'homme, au sens le plus complet du terme, non
seulement l'économiste, un des plus célèbres de l'après-guerre,
mais aussi un des acteurs les plus lucides des transformations
que la France a connues dans la seconde moitié du XXe siècle.
Homme d'action, Jean Fourastié a été de toutes les grandes innovations
de politique économique à partir de 1945 :
professeur au conservatoire national des arts et métiers,
membre de la première équipe du commissariat au plan,
responsable du comité interministériel de la commission de productivité,
président de la commission de la main d'œuvre,
dirigeant de nombreuses missions d'études économiques aux Etats-Unis,
il participa de façon très active à toutes les institutions qui
se développèrent entre 1945 et 1980 : l'OCDE, la CECA, la commission
européenne.
En même temps Jean Fourastié continua d'enseigner au CNAM, à l'école
pratique des hautes études et dans diverses institutions de façon
toujours très concrètes.
Le caractère très pratique de l'enseignement de Fourastié ne
l'a pas empêché, au contraire, de développer un grand nombre d'idées
tout à fait originales et notamment de chercher à éclairer l'économie
à travers les conséquences mentales, morales et religieuses du progrès
technique.
Pour ma part, j'ai relu récemment, acheté chez un bouquiniste, hélas
on ne réédite plus nombre de grands auteurs, un ouvrage de Jean
Fourastié aussi profond qu'émouvant : " Le long chemin des hommes
", livre bilan de toute une vie.
Il faut remercier le " comité Jean Fourastié ", qui réunit une
vingtaine d'intellectuels français, et les éditions Gallimard d'avoir
réédité une partie de son œuvre précédée d'une excellente préface
de Jean-Louis Harouel.25
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Nassim Nicholas Taleb - Le hasard sauvage
Ed. Les Belles Lettres, 354 pages, 21 euros.
Des marchés boursiers à notre vie : le rôle caché de la chance
Le hasard sauvage est une exploration irrévérencieuse, iconoclaste,
éclairante et profondément intelligente d'un des facteurs les moins
compris dans toutes nos vies : la chance.
Sommes-nous capables de distinguer le visionnaire de l'imbécile
chanceux ?
Pourquoi sommes-nous attachés à trouver des messages inexistants
dans les événements dus au seul hasard ?
S'inspirant de disciplines aussi diverses que la littérature, la
philosophie, la théorie des probabilités et la finance comportementale,
Nassim Taleb montre comment notre inclination mentale nous conduit
à voir le monde - et Wall Street - plus explicable qu'il ne l'est
en fait.
Pour illustrer sa démonstration, l'auteur a recours à maintes anecdotes
et analyse ces personnages qui ont su, à leur façon, comprendre
la chance : Karl Popper, le philosophe du savoir, Solon, l'homme
le plus sage de l'Antiquité, le financier George Soros et le voyageur
Ulysse.
On passe ainsi de la cour de Crésus aux salles des marchés de Wall
Street, via la méthode de Monte Carlo et la roulette russe.
Nassim Taleb jette un regard inhabituellement rigoureux et rigoureusement
inhabituel sur le rôle du hasard dans la vie et sur les marchés
boursiers. Une belle leçon d'humilité.
Dissident de Wall Street et essayiste, Nassim N. Taleb est un spécialiste
des problèmes de l'incertitude et de la connaissance.
Fort d'une pratique professionnelle ininterrompue pendant 20 ans
à Londres et à New York et fondateur de sa propre firme de trading,
il est reconnu dans le monde de la finance comme trader spécialiste
des risques causés par les événements imprévisibles.
Son intérêt pour le hasard le mène au croisement de plusieurs
disciplines : philosophie, mathématiques, finance, littérature et
science cognitive.
Diplômé de l'université de Wharton et docteur en économie de l'université
de Paris-Dauphine, Nassim N. Taleb est aujourd'hui professeur à
l'université du Massachusetts où il dirige la chaire de sciences
de l'incertitude.
Ses travaux joints à sa compétence professionnelle lui valent tant
l'attention des spécialistes de la finance que l'intérêt des scientifiques
tels Daniel Kahneman (Prix Nobel) et Benoît Mandelbrot avec lequel
il vient de co-signer un article.
"L'incertitude présente des avantages tangibles, surtout
lorsqu'on brouille les messages potentiellement dommageables qui
risquent de se réaliser.
Un certain degré d'imprévisibilité peut vous protéger en cas de
conflit.
En effet, admettons que vous ayez toujours le même seuil de réaction
vous acceptez les agressions extérieures jusqu'à un certain point.
Disons 17 remarques désobligeantes par semaine, avant de vous mettre
en colère et de flanquer votre point dans la figure de la 18ème
personne. Etre ainsi prévisible poussera les autres à profiter de
la situation en se gardant de franchir la dernière limite. Toutefois,
si les choses sont plus aléatoires et que vous sur-réagissez parfois
à une simple boutade, les gens ne sauront plus à l'avance jusqu'où
ils peuvent aller.
La même chose s'applique aux gouvernements.
En cas de conflit ils doivent convaincre leurs adversaires qu'ils
sont assez fous pour réagir à la moindre peccadille.
Par ailleurs, l'ampleur de leur réaction doit être difficile à prévoir.
Dans ce cas, être imprévisibles est fort dissuasif. " 25
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Simon Leys - Les idées des autres
Ed. Plon, 134 pages, 14 euros.
Un petit livre aussi intelligent que délicieux à offrir à toutes
occasions à des amis chers.
" La plupart des gens sont d'autres gens ", disait Oscar
Wilde. " Leurs pensées sont les opinions de quelqu'un d'autre,
leur vie est une imitation ; leur passion, une citation. Il n'y
a qu'une façon de réaliser sa propre âme, c'est de se débarrasser
de la culture. "
Toutefois un florilège n'est pas nécessairement inspiré par un pathétique
désir d'impressionner autrui au moyen de ce vernis d'emprunt que
Wilde avait raison de railler.
Il peut aussi refléter une réalité qu'avait bien saisie Alexandre
Vialatte : " Le plus grand service que nous rendent les grands
artistes ce n'est pas de nous donner leur vérité mais la nôtre.
"
Un florilège qui rassemblerait des citations choisies seulement
pour leur éloquence, leur profondeur, leur esprit ou leur beauté
risquerait d'être tout à la fois fastidieux, interminable et incohérent.
Il ne peut tirer son unité interne que de la personnalité et des
goûts du compilateur lui-même dont il présente une sorte de miroir.
C'est le cas de Simon Leys avec, " Les idées des autres ".
Beaucoup d'entre nous connaissent les ouvrages de cet auteur, sinologue
reconnu, amoureux de la mer, auteur d'une dizaine d'essais et d'autant
de traductions du chinois, notamment des Entretiens de Confucius
publiés sous le nom de Pierre Ryckmans.
L'intérêt de ce petit livre est d'y retrouver
la richesse d'un homme à travers la richesse de ses citations préférées.
Voici ce que l'on trouve au mot silence :
Le Maître dit : " Je voudrais ne plus parler. "
Zigong dit : " Maître si vous ne parlez plus comment nous, vos disciples,
pourrons-nous transmettre votre enseignement ?
" Le Maître reprit : " Le ciel parle-t-il ? Et pourtant les quatre
saisons suivent leur cours, les cents créatures se multiplient.
Le ciel parle-t-il ? " (Entretiens de Confucius).
" Si ce que vous voulez dire n'est pas meilleur que le silence,
taisez-vous. " (Salvatore Rosa).
" Parler à propos, c'est un signe de savoir. Se taire à propos est
également un signe de savoir. " (Xun Zi).
Et plus loin, dans le même esprit : " Solitude. En quoi donc en
consiste le prix ? Le prix en consiste dans la possibilité supérieure
d'attention. " (Simone Veil).25
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Alain Finkielkraut - Nous autres modernes
Ellipses Ecole Polytechnique, novembre
2005, 358 pages.
La défaite
de la pensée,
Folio Essais, octobre 2004 (réédition),
180 pages.
La mémoire vaine,
Folio Essais, 180 pages.
Alain Finkielkraut vient de publier les leçons de philosophie qu'il
donne à l'Ecole Polytechnique sous le titre :
" Nous autres modernes ".
Ses deux derniers livres parus dans la collection Folio Essais,
" La défaite de la pensée " et " La mémoire vaine ", déclinent à
peu près le même thème.
Tout est dit dans l'introduction à La défaite de la pensée.
Citons-la :
" Dans une séquence du film de Jean-Luc Godard " Vivre sa vie
", Brice Parain, qui joue le rôle du philosophe, oppose la vie quotidienne
à la vie avec la pensée, qu'il appelle aussi vie supérieure.
Fondatrice de l'Occident, cette hiérarchie a toujours été fragile
et contestée. Mais c'est depuis peu que ses adversaires se réclament
de la culture tout comme ses partisans.
Le terme de culture en effet a aujourd'hui deux significations.
La première affirme l'éminence de la vie avec la pensée ;
la second la récuse : des gestes élémentaires aux grandes créations
de l'esprit tout n'est-il pas culture ?
Pourquoi alors privilégier celles-ci au détriment de ceux-là, et
la vie avec la pensée plutôt que l'art du tricot, la mastication
du Bétel ou l'habitude ancestrale de tremper une tartine beurrée
dans le café au lait du matin ?
Malaise dans la culture. Certes, nul désormais ne sort son revolver
quand il entend ce mot.
Mais ils sont de plus en plus nombreux ceux qui, lorsqu'ils entendent
le mot " pensée ", sortent leur culture.
Ce livre est le récit de leur ascension et de leur triomphe. "
Ce que dit Finkielkraut dans ses ouvrages n'est pas autre chose
que Philippe Murray dans " Festivus, festivus ".
Jack Lang, symbole même de cette culture que l'on brandit à la
place de la pensée, nous a bien expliqué gravement que le clip,
comme la techno, étaient du ressort de l'oeuvre d'art, les DJ parvenant
à sortir des bruits organisés en faisant tourner à l'envers et simultanément
deux disques, comble de la culture moderne. " La
barbarie a donc fini par s'emparer de la culture.
A l'ombre de ce grand mot, l'intolérance croit en même temps que
l'infantilisme.
Quand ce n'est pas l'identité culturelle qui enferme l'individu
dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui
refuse l'accès au doute, à l'ironie, à la raison, c'est l'industrie
du loisir, cette création de l'âge technique, qui réduit les œuvres
de l'esprit à l'état de pacotille.
Et la vie avec la pensée cède doucement
la place au face à face terrible et dérisoire du fanatique et du
zombi. "
Ce n'est pas un hasard si Finkielkraut a été violemment pris à partie
par Le Monde et par la petite coterie habituelle d'intellectuels
dits de gauche qui ont saisi le prétexte d'une interview non corrigée
et non vérifiée pour le traiter de raciste, anti-arabes et anti-immigrés.
Ce qui était particulièrement odieux pour cet auteur dont chacun
connaît le profond souci d'humanisme. 25
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Jean
Clair - Journal
Atrabilaire
Ed. Gallimard, janvier 2006, 230 pages,
16,50 €.
Du journal de Jean Clair, tenu douze mois de suite en 2004/2005,
ces cinq dernières lignes :
" Le secret, disait Julien Green, c'est d'écrire n'importe
quoi parce que, lorsqu'on écrit n'importe quoi on commence à dire
les choses les plus importantes. "
Sur les 220 pages du journal de Jean Clair, toutes ne sont pas importantes.
Mais quasiment toutes sont écrites avec un grand bonheur de style
et de sensibilité. Et une bonne vingtaine mériteraient d'être
affichées, en tous cas relues tranquillement un jour où l'on décide
de rester seul dans sa chambre.
Sur le silence, dans le même esprit que Pascal, ces quelques phrases
:
" Le silence a disparu. La musique aussi. Dans les boutiques,
les restaurants, les taxis, l'agression sonore ne cesse plus. Pulsations
répétitives, vulgaires, violentes, grésillements et stridences d'un
moteur dont les pistons ne faibliraient jamais. Depuis ces jours
où Luther, dérangé dans sa réflexion, jetait son encrier sur un
bourdon, les parasites se sont par millions multipliés, d'autant
plus impudents. A quoi bon de tenter de penser encore ? Parler ?
Mais tout a été dit, nous hurlent-ils aux oreilles. Ne demeure que
le bruit. Un tintamarre infernal a traqué l'individu jusque dans
ses derniers plis... Il faut ne plus penser, ne pas devoir, fusse
un instant, se retrouver dans le silence et face à soi... Sur ce
désastre de l'intimité et des petits bonheurs qui l'accompagnent,
sur cette infinité de mots murmurés par les siècles et désormais
recouverts, triomphent la pulsation primitive des amplis, la rumeur
sourde des baffles, le roulis premier des électrons. Non plus "
la musique avant toute chose " mais l'Armageddon tonitruant, l'apocalypse
par millions de décibels. La disparition du silence, disait Cioran,
doit être comptée parmi les indices annonciateurs de la fin. " 25
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François Fejtö - Dieu, l'homme et son diable, méditation sur le
mal et le cours de l'histoire
Editions Buchet Chastel, 244, pages, avril
2005.
François Fejtö, historien et philosophe, est l'un des derniers
très grands hommes du XXe siècle, de ces hommes rares qui, à partir
de leur discipline, peuvent développer une réflexion sur l'évolution
de l'humanité toute entière.
Le siècle des lumières nous a donné autour de l'encyclopédie quelques
hommes de cette taille.
La fin du XIXe et le début du XXe nous ont aussi donné, surtout
autour de Vienne, plus que de Paris, des penseurs de cette importance
: S. Freud, S. Zweig, F. Von Mises et beaucoup d'autres.
François Fejtö nous quittera comme tous les autres.
Il a aujourd'hui 95 ans, son histoire de Dieu et de son diable
est une petite merveille d'humanisme mais aussi de culture et de
réflexion philosophique.
Il faut être de ces hommes qui ont fuit des pays ravagés par le
nazisme et le communisme et qui se sont nourris de leur rapport
avec toutes les sociétés du monde pour maîtriser un tel sujet depuis
le diable de l'Ancien Testament jusqu'aux diables de l'ère chrétienne
et aux spectres du communisme, du nationalisme, du fascisme, du
racisme après la catastrophe de la première guerre mondiale et de
ses conséquences historiques.
Un homme de Vienne mais aussi un homme de cette " Mittel europa
" qui entre les frontières de l'Est et celles de la vieille Europe
développée ont beaucoup souffert, beaucoup appris et ont beaucoup
à nous transmettre.
Bien plus qu'un historien de cette Europe centrale, des démocraties
populaires, du " despotisme éclairé de Joseph II ", ce " passager
du siècle " dont il faut aussi lire les mémoires est une des très
grandes mémoires de ce temps. 20
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Charles Melman - L'homme
sans gravité, jouir à tout prix
Folio Essais, 267 pages, 2 mars 2005.
La présentation de l'ouvrage au dos nous semble un parfait résumé
du contexte et nous la reproduisons intégralement :
" Rejet du " réel " au profit du " virtuel ", banalisation de la
violence, perte de légitimité des figures de l'autorité, montée
des diverses toxicomanies, attitudes inédites face à la procréation
comme face à la mort, nouvelles formes de libertinage, difficultés
d'une jeunesse sans perspectives, multiplication spectaculaire des
états dépressifs...
Il s'opère aujourd'hui une évolution radicale des comportements
des individus et de la vie en société, laquelle suscite en retour
le désarroi des humains, à commencer par ceux qui font profession
d'éduquer, de soigner ou de gouverner leurs semblables.
Le moteur de " la nouvelle économie psychique " n'est plus le
désir mais la jouissance.
L'homme du début du XXIe siècle est sans boussole, sans lest, affranchi
du refoulement, moins citoyen que consommateur, un " homme sans
gravité ", produit d'une société libérale aujourd'hui triomphante
et qui semble n'avoir plus le choix : il est en quelque sorte
sommé de jouir. "
Ce livre est dans la même veine que celui d'un philosophe polonais
dont nous avons rendu compte, " L'amour liquide ", celui de Michel
Fize " Les interdits, fondement de la liberté " et les ouvrages
de Philippe Murray sur " L'homo festivus ".
L'optimisme profond de la philosophie libérale, parfois sans
vraie réflexion sur ses limites, trouve dans le livre de Charles
Melman une analyse critique vraiment fondamentale. On ne peut l'ignorer.
20
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Frédéric
Lenoir - Les Métamorphoses de Dieu
Editions Plon, 403 pages, année 2003 réédité
06/05.
Le XXe siècle sera religieux disait André Malraux.
Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue des religions, a publié
sur ce sujet une quinzaine d'ouvrages.
Celui-ci est une véritable somme, indispensable pour connaître
l'état actuel des religions et les traces de ce qu'on pourrait appeler
après le livre de Marcel Gauchet, " Le désenchantement du monde
", son inverse amorcé par les nouvelles identités religieuses
et les nouvelles figures du Divin : le réenchantement du monde.
20
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Yves Roucaute - Le néoconservatisme est un humanisme
P.U.F., 150 pages, mai 2005,15 euros.
Les préoccupations morales semblent décidément à l'ordre du jour.
C'est dans un tout autre esprit qu'Yves Roucaute traite du néoconservatisme
américain en n'y cherchant aucune méthode de développement économique
mais un moyen d'associer à la vie politique les valeurs morales
fondamentales.
Ces valeurs sont évidemment opposées à tout relativisme et à tout
historicisme.
Les droits individuels sont des droits naturels qui impliquent
naturellement des devoirs tout aussi naturels.
La philosophie néoconservatrice dont les principaux fondateurs sont
Léo Strauss, Allan Bloom, N. Podhoretz, Irving Kristol, héritiers
de John Locke et de Fr. Hayek est avant tout une philosophie
optimiste fondée sur l'espérance d'une société capable d'allier
la moralité, la liberté et la prospérité.
Si l'on veut comprendre pourquoi le parti républicain et sa philosophie
dominent les Etats-Unis depuis une trentaine d'années, si l'on veut
aussi ne pas critiquer sans connaître, il faut lire Yves Roucaute
qui affirme avec une parfaite connaissance du sujet une philosophie
des devoirs alliée à une dynamique de la liberté.18
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Philippe Muray et Elisabeth Levy - Festivus Festivus
Editions Fayard, 2005.
Conversation avec Elisabeth Levy.
Pour Philippe Muray qui ne transige pas avec le monde contemporain
et qui le rejette tout entier, il y a quatre âges de l'humanité
:
-l'Homo sapiens,
-l'homo sapiens sapiens,
-l'homo festivus et
-le festivus festivus, celui qui festive sans même savoir qu'il
festive puisque son caractère de sachant a disparu pour celui de
festivant permanent.
Cet ouvrage est une série de longs dialogues entre Elisabeth Levy
et Philippe Muray qui évoquent quelques événements petits et grands
qui, dans les trois dernières années ont marqué notre paysage social
: le Larzac, loft story, le mariage gay, les nuits blanches, Paris
plage mais aussi la guerre d'Irak, la grande quinzaine anti-Lepen,
les multiples manifestions des alter mondialistes... :
Vers quoi marche la société entre hyperterrorisme galopant et
déconstructions multiples menées tambour battant, entre démolitions
venues de l'extérieur et saccages joyeusement assumés ?
Le 11 septembre, par exemple, peut-il abolir la fin de l'histoire
?
Y a-t-il quelque chose à sauver ? Elisabeth Levy en est persuadée
;
Philippe Muray pense, quant à lui que ce n'est pas un droit mais
un devoir de rejeter le monde moderne tout entier, celui où
règne un individu autodévorateur, autodévorant, autoadorant et autofestivant,
sans tiers, sans ombre, sans aliénation, nouveau robot enthousiaste
de la modernité moderne !!!
On connaît les excès de Philippe Muray mais sa lecture est roborative
et stimulante si l'on sait bien sûr en prendre et en laisser. 16
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Hélène Vecchiali - Ainsi soient-ils. Sans de vrais hommes, point
de vraies femmes...
Editions Calmann-Lévy, 171 pages, 12 euros.
Ce livre est écrit par une femme qui marie quatre expériences
complémentaires : l'orthophonie, la psychanalyse, le conseil en
ressources humaines et l'activité de coatching.
Elle publie ici un livre très original qui, si l'on s'intéresse
à la psychologie, permet d'appréhender avec un œil neuf les rapports
hommes femmes, le couple, la famille et la société.
Dans la même veine que Michel Schneider (Big Mother, psychopathologie
de la vie politique), elle intitule un chapitre qui est un plaisir
de lecture : " A Etat maternant, citoyens infantiles " :
" En abandonnant peu à peu sa fonction principale, diriger, pour
se focaliser plutôt sur la proximité, l'urgence et la providence,
l'Etat est lui aussi devenu maternant.
Cette proximité de l'Etat se traduit par plus d'écoute des opinions
individuelles et plus particulièrement des minorités et des marginaux
; par un envahissement de notre sphère privée par la sphère publique
; par une sensibilité affichée au principe de plaisir avec le souci
de notre bien-être et de nos loisirs.
Si le gouvernement n'est plus capable d'adopter une " méta position
" par rapport à son peuple c'est-à-dire d'avoir la distance, la
hauteur, le recul suffisant pour maintenir le cap, qui le fera ?
L'urgence est de ne pas nous contrarier, nous les citoyens.
Pour ce faire soit l'Etat répond immédiatement à nos demandes, quitte
à devoir se déjuger par la suite, soit il substitue au non paternel
le oui mais de la maman...
Pourquoi cette politique sentimentale alors que nous avons, avant
tout et surtout, besoin de dirigeants justes, efficaces et visionnaires...
Un Etat maternant et des hommes politiques ayant perdu leurs
repaires entraînent forcément une maternisation du droit : est-ce
que mater (mère) et dirigerer (diriger) sont compatibles ? Certainement
pas.
Pour poser la loi, c'est-à-dire oser faire barrage aux torrents
des pulsions non citoyennes, il faut consentir à ne pas être aimé.
Ce qu'une mère refuse, ce qu'un père doit accepter par moments...
et par devoir. "
Les passages consacrés au couple et à la famille sont évidemment
les plus riches et les plus intéressants.
Dans les remerciements que l'auteur adresse à diverses relations
elle commence par un immense merci à Christine Kerdellant, celle-ci
étant l'auteur d'un excellent livre " L'enfance puce " consacré
à cette génération où l'on manie l'ordinateur dès l'âge de 5 ans
et où la navigation sur internet n'a plus aucun secret à 14 ans.16
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Jon Elster - Proverbes,
maximes, émotions
Editions Presses Universitaires de France,
182 pages.
Pourquoi accorde-t-on autant de valeur à certaines maximes qu'à
leurs contraires.
Par exemple : " L'amour-propre est plus habile que le plus habile
homme du monde ", dit La Rochefoucauld.
Mais Vauvenargues répond : " L'amour-propre le plus habile fait
beaucoup de fautes contre ses vrais intérêts ".
" La hâte est mauvaise conseillère " dit un proverbe mais un autre
: " Celui qui hésite est perdu ".
" Si vous l'avez acquis, affichez-le ", mais l'idée opposée peut
prévaloir : " Ce que vous avez, cachez-le ".
Et voici deux propos liés au sophisme du joueur : " Rien ne réussit
comme la réussite " ou " La Roche Tarpéienne est proche du Capitole
".
Dans cet ouvrage un peu difficile, à lire à tête vraiment reposée,
ce philosophe et sociologue américain analyse pourquoi les comportements
sociaux sont beaucoup plus souvent liés à des émotions qu'à des
calculs d'intérêt. A lire par les ultra-libéraux qui ont tendance
à ignorer cette vérité.14
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Georges Steiner- Nostalgie de
l'absolu
Editions 10/18, 89 pages.
Ce petit livre reprend quatre conférences de Georges Steiner sur
trois grandes mythologies, terme que préfère l'auteur à celui
d'idéologie car chacune de ces mythologies a un caractère religieux
relativement évident : révélation et intuition fondamentales,
suivies d'un ou deux ouvrages fondateurs,
complétés par des textes canoniques,
remis en cause ultérieurement par des hérétiques
qui souhaiteront compléter la pensée du maître et donc nécessairement
la critiquer.
Rien ne s'applique mieux à cette définition que la pensée marxiste
avec Le capital et Le manifeste, la pensée freudienne avec
les Etudes sur l'hystérie et la science des rêves, la pensée
structuraliste avec Le cuit et le cru.
Steiner conclut ce petit livre avec une analyse du culte de la déraison,
des hystéries organisées, de l'obscurantisme et de l'irrationalité
qui se développent aujourd'hui autour des mouvements hippies, du
new-age, de l'astrologie etc...
Ce dernier chapitre intitulé " Les petits hommes verts " n'est pas
le moins intéressant de cette synthèse vraiment remarquable de
la pensée de la seconde moitié du XIXème siècle et du XXème.
Steiner a le même esprit de synthèse que Stefan Zweig dont on peut
lire et relire avec délice " Le monde d'hier ". 12
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Nicolas
Grimaldi - Socrate le sorcier
Presses
Universitaires de France, 125 pages, août 2004.
Voici un charmant petit livre pour les amateurs de philosophie.
Il y a en effet chez Socrate une double réflexion qui n'est jamais
contradictoire : la raison commande de ne jamais tenir pour vérité
absolue la vue que l'on a de toutes choses mais en même temps, la
raison doit être notre guide absolu. Il ne faut jamais s'en
écarter.
" S'acharner à prétendre qu'il en va réellement comme je viens
de la dire, ce serait une outrecuidance indigne d'un homme sensé.
" " Tout cela est-il vrai ? Dieu seul le sait. A ce qu'il me semble,
telle est du moins ma manière de voir les choses, aux confins de
l'intelligible rayonne l'idée du bien. " Mais, parallèlement
à cette modestie, Socrate ne veut jamais cesser de croire à la raison
" Telle est l'incantation qu'il faut se faire à soi-même. Si
on veut avoir des raisons d'espérer, il ne faut pas cesser de croire
à la raison car nous sommes confrontés à une alternative : ou bien...
ou bien... Ou bien la mort est la fin de tout ou bien elle est le
commencement d'une nouvelle vie... Ou ce que je dis est vrai et
rien n'est plus important pour moi que d'en être convaincu, ou...
" 12
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Nicolas Sarkozy - La république,
les religions, l'espérance
Editions du Cerf, novembre 2004, 172 pages.
On aurait tort de prendre ce livre d'entretiens et de réflexion,
entre deux religieux et Nicolas Sarkozy, pour un simple ouvrage
de " communication " n'ayant d'autre objet que d'améliorer les rapports
de Nicolas Sarkozy avec le monde musulman d'une part et les églises
traditionnelles et les mouvements religieux d'autre part. Il est
vrai que la partie consacrée à l'Islam est importante, trop importante
dans la mesure où plus de la moitié du livre, indirectement près
des deux tiers, y est consacrée. Mais la réflexion plus générale
sur le fait religieux, la laïcité et la nécessaire adaptation de
la loi de 1905 sont essentielles et permettent d'ouvrir une vraie
réflexion dont peut profiter l'ensemble de la société française.
On ne peut qu'être surpris de l'accueil fait à ce livre par la
classe politique et singulièrement par le chef de l'Etat et le premier
ministre. On n'a plus peur du loup en France ni de l'ours mais on
semble encore être terrifié par tout manquement à la laïcité. 12
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Chantal Delsol - Le souci contemporain
réédition La Table Ronde, octobre 2004, 312
pages.
Chantal Delsol poursuit depuis 1985 une réflexion originale de
philosophie politique associant une bonne connaissance de la science
politique à une réflexion morale lucide et parfois prophétique.
Nous avons déjà rendu compte de certains de ses ouvrages.
C'est sans doute la philosophe contemporaine la plus proche de nos
réflexions.
Cet ouvrage résume bien sa pensée, il est à lire et à relire.
" Nous ne pouvons découvrir un système stable nanti de garanties
définitives.
Tout est toujours à recommencer et c'est aussi ce que signifie le
tragique ou la permanence du mal et de l'incertitude.
La philosophie du progrès qui fonde la pensée contemporaine suppose
que tous les acquis se fixent définitivement et que chaque génération
bénéficie des conquêtes précédentes...
Cette conviction représente l'une de nos plus profondes erreurs.
C'est l'origine de l'horrible déception qui nous étreint depuis
la seconde mondiale, déception bien décrite chez Zweig ou chez Steiner
mais que chacun d'entre nous reconnaît comme sienne...
Hannibal vit sa bonne étoile l'abandonner le jour où, après une
série de victoires, ses soldats s'endormirent dans les délices de
Capoue.
Nous avons été victimes au XXème siècle du syndrome de Capoue.
Nous avions oublié que toute conquête demeure très précaire et
incertaine... " 12
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Philippe Nemo - Qu'est-ce
que l'Occident,
Editions Presses Universitaires de France,
octobre 2004, 158 pages.
Auteur d'ouvrages considérables sur l'histoire des idées politiques,
Philippe Nemo est un de ceux qui ont le mieux réfléchi sur les facteurs
fondamentaux qui ont produit la civilisation occidentale et ses
valeurs. Au moment où la question de l'extension de l'Europe est
posée, de la Turquie aux pays marqués par l'orthodoxie, de la Serbie
à la Russie d'Europe, le livre de Philippe Nemo est un condensé
extrêmement clair des cinq grandes mutations qui ont fait la civilisation
occidentale : le miracle grec, le droit romain, l'éthique chrétienne,
la révolution papale qui n'a pas empêché la méthode scholastique
d'évoluer vers la méthode expérimentale, enfin l'avènement des grandes
révolutions démocratiques modernes.
Un petit livre comme on les aime, dense, court, clair, qui permet
en une journée de lecture de synthétiser des siècles d'histoire!12
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Philippe Simonnot - Les personnes
et les choses
Editions
Les Belles lettres, 428 pages, octobre 2004.
Philippe Simonnot ne cessera jamais de nous surprendre, c'est-à-dire
de nous faire penser autrement. Peu de gens en sont capables.
Simonnot écrit facilement, clairement, sans complications de langage
et sans encombrements ni juridiques ni mathématiques, cela pourrait
rendre sa lecture facile. Mais ce n'est pas le cas.
Il faut emporter le livre de Simonnot en vacances ou pour un long
week-end et, comme pour ses fameuses 39 leçons d'économie contemporaine,
se dire qu'on le lit pour réfléchir et non pour confirmer quelques
pressentiments.
Feuilleter un livre avant de le lire est souvent un plaisir.
Et l'envie de tout lire peut venir des premières pages de l'annexe
de l'ouvrage (page 401 et suivantes) sur l'altruisme et l'envie.
" Pour le dire en un seul mot, l'économiste est-il capable
de rendre compte de l'altruisme sous toutes ses formes (charité,
amour, amitié, dévouement) ? Tout utilitariste qu'il fût, Bentham
a été l'un des premiers à penser en termes scientifiques le plaisir
qu'une personne pouvait trouver au spectacle de la jouissance ou
de la souffrance d'autrui. On se souvient que, dix-sept ans avant
d'écrire " La richesse des nations " et d'inventer, sinon le mécanisme,
du moins la formule de la " main invisible ", Adam Smith avait écrit
" La théorie des sentiments moraux ", qu'il considérait comme son
meilleur livre, et qui l'est en effet. Toutefois, il faudra attendre
un article de Gary Becker publié dans le " Journal of political
economy " en 1974, article malheureusement fort peu connu en France,
pour que l'altruisme soit rigoureusement pris en considération dans
l'analyse économique."
Les 20 pages qui suivent sont un grand plaisir intellectuel où
la division du travail entre les hommes et les femmes dans divers
modèles familiaux est expliquée avec autant de malice que de clarté
économique. 12
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Wilhelm von Humboldt - Essai sur les limites
de l'action de l'Etat
Editions Les Belles
Lettres, Collection bibliothèque de la liberté, mars 2004, 206 pages.
Cet
ouvrage est le premier d'une nouvelle collection dirigée par Alain
Laurent et consacrée aux grands textes classiques de la philosophie
politique libérale. Alain Laurent est, rappelons-le, l'auteur
de plusieurs ouvrages de philosophie politique et en particulier
d'un remarquable tableau de la philosophie libérale depuis Montesquieu
et Mandeville jusqu'aux années récentes (Les Belles Lettres, décembre
2001).
L'ouvrage de Von Humboldt est d'une grande concision et écrit
de façon très didactique, chaque chapitre étant précédé d'une
sorte de résumé sous forme d'un énoncé des principaux concepts qui
seront traités dans ce chapitre. Citons par exemple l'essentiel
du résumé du chapitre III :
- Le soin de l'Etat pour le bien matériel des citoyens est nocif
- il produit l'uniformité -
il diminue la force de chacun
- il empêche l'influence des activités extérieures et des circonstances
extérieures sur l'esprit et le caractère des hommes
- il s'exerce sur une foule hétérogène et nuit ainsi à l'individu
- il empêche le développement de l'individualité et de l'originalité
personnelle de l'homme
- il rend plus difficile l'administration même de l'Etat, multiplie
les moyens pour y arriver et devient ainsi la source d'inconvénients
de toute sorte - preuve (de la nocivité des actions de l'Etat) grâce
à l'action spontanée et commune des citoyens - supériorité de cette
action sur l'action de l'Etat.
A la limite Humboldt est, assez curieusement, le précurseur du
Marx de " l'idéologie allemande " lorsqu'il développe l'idée
que l'individu peut être tour à tour ouvrier et artiste si on le
laisse librement développer ses potentialités.
Ecrit en 1791/92, à une époque où tous les gouvernements européens
à l'exception de l'Angleterre sont encore despotiques ou théocratiques,
cet ouvrage est réellement fondateur de l'individualisme démocratique
et mérite d'être relu dans cette perspective. 10
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Michel Fize - Les interdits, fondements de la liberté
Editions Presses de la Renaissance, 296
pages, août 2004.
Les interdits sont le fondement même de la liberté.
Le couple interdit-liberté non seulement n'est pas antagoniste
mais il est la condition même d'un bon exercice de notre liberté.
" Il est interdit d'interdire " disait le slogan de mai 68.
Au contraire comme le dit fortement René Girard, Ce n'est
pas la loi qui est responsable des tensions et aliénations auxquelles
l'homme moderne est exposé, c'est au contraire l'absence toujours
plus complète de toute loi.
Nous manquons cruellement de référence politique, morale et religieuse,
nous dit Michel Fize :
Ni
Marx ni Jésus mais ni Keynes ni Smith, ni Camus ni Sartre ni Foucault
nous n'avons plus de croyance. Il n'y a plus d'héritier, plus
de transmission, plus de chemin tracé, il nous faut tout inventer.
Propos qui rejoint celui de Jean-Paul Kaufmann que nous avions
évoqué le mois dernier avec son ouvrage " L'invention de soi ".
L'interdit est bien évidemment lié au concept fondamental de
valeur. Il suppose qu'il y a un bien et un mal comme il y a un
bon et un mauvais. Comme il y a de la qualité et de la médiocrité.
Toute la dernière partie de l'ouvrage est ainsi consacrée à l'"
action bonne " présentée par kant.
Si quelque chose est jugé bon, cette chose doit s'imposer de façon
absolue.
Il faut maintenir avec force les notions de " bonne autorité ",
de " bonne éducation ", de " bonnes mœurs ", de " bons interdits
", de " bonne fabrication de la règle "...
L'homme libre et raisonnable n'existe pas, l'homme concret,
celui que nous côtoyons tous les jours est passionné, jouissif,
violent.
A quoi sert l'interdit ? A la cohésion sociale et à contenir
l'excès.
Inspirant un sentiment d'humilité à l'individu qui est trop proche
de soi, il fait plus encore, il crée le lien entre les hommes...
A lire dans le même ordre d'idée, le dernier livre d'Alain Renaud,
auteur avec Luc Ferry de " La pensée 68 " : La fin de l'autorité
(Flammarion) 10
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Czeslaw
Milosz - Les mémoires ou l'Abécédaire
Editions
Fayard
Lituanien ayant vécu en Pologne puis en France et enfin aux USA
dont il a obtenu la nationalité en 1970, Milosz a connu la peur
et plus encore la terreur entre 1940 et 1951.
Il a connu aussi ce moment étrange où, ayant écrit la pensée captive,
il se heurta en France au tout Paris intellectuel qui croyait plus
au génie de Staline qu'à la liberté.
Il fût d'ailleurs confronté à Berkeley à la même pensée grégaire
du " politiquement correct " de la gauche américaine.
Poète, historien et philosophe, il faut relire sa " Pensée captive
" pour garder la mémoire d'une époque que l'on ose encore glorifier
en fêtant le centenaire de l'humanité, sponsorisé par quelques grandes
entreprises et le Ministère de la Culture ! 5
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