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Le G-20 et la réglementation bancaire
Etude de Jean-Luc Baslé pour le groupe de travail régulations
financières d'Héritage&Progrès
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La crise économique et financière a placé le secteur bancaire dans
l'œil du cyclone.
Les faillites ou quasi faillites de maisons aussi prestigieuses
que Bear Stearns et Lehman Brothers aux Etats-Unis ou Fortis en
Europe appellent à une refonte de la réglementation bancaire.
Les études et suggestions d'organismes publics et privés ou d'universitaires
se sont multipliées ces derniers temps. Aussi, nous est-il paru
utile de faire un point sur les propositions avancées pour dégager
les grandes lignes de ce que pourrait être la réforme bancaire.
Cette analyse est basée sur le Rapport de Larosière écrit à la demande
de la Commission européenne, le Turner Review préparé par le Financial
Services Authority en Grande-Bretagne ainsi qu'un projet de réforme
du Trésor américain et plusieurs discours de Ben Bernanke, gouverneur
de la Federal Reserve Bank (Fed).
Nous avons également consulté le rapport du Groupe des 30, présidé
par Paul Volcker, ancien gouverneur de la banque centrale américaine.
L'examen de ces documents révèle une dichotomie entre des institutions
financières internationales toujours plus puissantes et des autorités
de tutelle aux capacités d'intervention limitées au territoire nationale.
La réforme bancaire ne peut donc s'envisager que dans le cadre
plus large du système monétaire international.
Dans cet ensemble plus vaste, trois éléments jouent un rôle crucial
:
- le marché,
- la liquidité et
- les mouvements de capitaux.
Les marchés financiers créent la liquidité qui elle-même
génère les mouvements de capitaux.
La stabilité des marchés au niveau national - objet même
de la réforme - implique une même stabilité au niveau mondial.
C'est l'objet du système monétaire international. Il est la clé
voûte de l'ensemble.
Les rapports de Larosière et Turner en sont conscients et proposent
la création d'instances internationales.
Mais il faut aller plus loin et, concomitamment
à la réforme bancaire, refondre le système monétaire international.
Cette note est divisée en trois parties :
- la première décrit les projets européen, anglais et américain,
- la seconde en fait une analyse critique
- la troisième esquisse une ébauche de réforme bancaire dans le
cadre d'un système monétaire international rénové.
I - Résumé des projets
Origine et nature de la crise
Pour être viable, la réforme bancaire doit prendre en compte l'origine
et la nature de la crise.
La crise a trois causes principales :
- des politiques économiques contestables de la part de pays comme
les Etats-Unis et la Chine,
- la déréglementation et le relâchement de la supervision bancaire
qui en a résulté, et
- l'irresponsabilité des banquiers doublée d'une avidité peu commune.
Une foi inébranlable en la rationalité des marchés et leur capacité
à s'auto-discipliner explique ces errements.
Les causes de la crise lui donnent une coloration spécifique. Elle
est de nature systémique, pro-cyclique et "géo-globale".
Son caractère systémique tient à ce qu'elle touche tous les acteurs
financiers : les banques, les fonds d'investissements, les assureurs
et les marchés.
Personne dans la sphère financière n'échappe à son emprise.
Sa nature pro-cyclique lui vient des marchés. Ainsi, par exemple,
à mesure que les prix de l'immobilier s'effondrent, les banques
cherchent-elles à se défaire de leurs investissements dans ce secteur
ce qui a pour effet de pousser les prix davantage à la baisse.
La réglementation ajoute à ce caractère pro-cyclique en obligeant
les banques à respecter des ratios de capitalisation. S'instaure
alors un cercle vicieux qu'il est difficile de briser.
Enfin, la crise est "géo-globale" en ce sens que née aux Etats-Unis
dans un environnement bien particulier, elle s'est rapidement propagée
à la planète entière.
Le marché est au cœur de la crise. Il s'affranchit des frontières
sectorielles et amplifie les tendances à la hausse comme à la baisse.
Il ignore les frontières nationales.
Son omniprésence accroît le rôle de la finance et a donné naissance
à un système parallèle en marge de la banque officielle ("shadow
banking") avec pour conséquence une augmentation démesurée de l'endettement
des banques. Cela les a fragilisés et a accru le risque qu'elles
posent à l'économie réelle.
Accord sur les principes et sur des mesures
concrètes
Le G-20 du 2 avril a confirmé la volonté des participants de refondre
la réglementation bancaire. Où en sommes-nous ? Il y a, semble-t-il,
accord sur un certain nombre de principes fondateurs et sur des
mesures concrètes mais désaccord au plan international.
La nouvelle réglementation sera macro-prudentielle en cela
qu'elle se concentrera en priorité sur le risque que pose le secteur
financier à l'économie - qualifié de risque systémique.
Elle sera multisectorielle en faisant abstraction de la forme
juridique des institutions financières pour se concentrer sur leurs
activités.
En conséquence, il sera demandé aux régulateurs de se regrouper
pour appréhender les problèmes dans leur ensemble et non plus secteur
par secteur, comme c'était l'usage.
Enfin, l'approche sera globale pour prendre en compte le risque
que posent les grandes institutions transfrontalières.
Un consensus se dégage également au niveau des mesures concrètes
:
o Les rapports de Larosière
et Turner, le Trésor américain et Ben Bernanke sont d'accord pour
accroître le capital des banques. Ils souhaitent aussi la mise
en place d'un capital anticyclique sur le modèle espagnol ("dynamic
provisioning").
o Il existe une même correspondance de vue sur la
liquidité.
Le rapport Turner recommande la mise en place d'un ratio de liquidité
("core funding ratio").
Le rapport de Larosière s'en remet au Comité de Bâle pour le définir.
Le Trésor américain souhaite un renforcement de la liquidité des
banques sans donner de précision.
o Les autorités de tutelle sont
également unanimes sur la nécessité de standardiser les produits
structurés (actifs titrisés et "credit default swaps") et demandent
qu'ils soient négociés au travers de chambres de compensation.
o Américains et Européens sont
aussi d'accord pour superviser l'activité des "hedge funds".
o Ils le sont également pour
résoudre le conflit d'intérêt inhérent au mode opératoire des
agences de notation sans cependant préciser la façon dont il
peut être résolu.
En revanche, il sera plus difficile de s'entendre sur les rémunérations.
Si les autorités des deux cotés de l'Atlantique s'accordent sur
le principe, les modalités d'application seront difficiles à trouver.
Les Américains sont plus libéraux que leurs collègues européens.
Ils seront sans doute rejoints par les Britanniques qui souhaitent
préserver la compétitivité de leur secteur financier.
La notion de valeur de marché ("market value") pose également
problème. Il n'existe pas de solution simple à ce problème complexe.
La valeur historique ne reflète pas la réalité et la valeur de marché
a un effet pro-cyclique néfaste.
Personne ne sait comment définir la juste valeur ("fair value")
de manière à ce qu'elle donne une idée exacte de ce que vaut de
l'actif au jour du bilan. Les autorités américaines ont donné un
mauvais signal en assouplissant la règle de modélisation de la valeur
("mark-to-model") utilisée par les banques (FAS 157).
Le Rapport de Larosière botte en touche sur ce point en s'en
remettant au Comité de Bâle pour trouver une solution.
Désaccord à l'international
Au plan européen.
Le Rapport de Larosière souhaite renforcer la coopération
européenne.
Un marché unique se doit d'harmoniser ses réglementations, précise
le rapport.
Il s'agit d'une évidence pour les rédacteurs. Ceci les amène à proposer
la création de deux nouvelles structures.
La première présidée par le gouverneur de la banque centrale et
dénommée Conseil européen du risque systémique (CERS) sera chargée
d'analyser les risques macro-prudentiels alors que la seconde, baptisée
Système européen des superviseurs financiers (SESF), se verra confier
l'analyse des risques micro-prudentiels.
Le Rapport Turner propose que les fonctions macro et micro-prudentielles
soient regroupées dans une structure unique.
Au plan mondial.
Le rapport de Larosière recommande également la création
de deux instances internationales, l'une créée sous l'égide du Fonds
monétaire international en coopération avec le Forum de Stabilité
Financière (FSF) et la Banque pour les Règlements internationaux
(BIR) aura pour tâche de veiller à l'harmonisation des réglementations
financières, l'autre regroupera les compétences du Fonds, de la
BIR, du FSF et du CERS afin d'instituer un système d'alerte avancée
à la crise ("early warning system").
Le Rapport Turner préconise la mise en place d'un système
d'alerte avancée sous l'égide du Fonds sans cependant lui octroyer
les moyens et l'audience du projet européen.
La position américaine est aux antipodes de la position européenne.
Elle ne souhaite pas de nouvelles instances internationales.
Dans son discours du 20 mars, Ben Bernanke mentionne le Comité de
Bâle et le Forum de Stabilité Financière mais il semble qu'il s'agisse
là d'une référence de pure forme car elle n'est reprise dans aucun
document officiel.
Dans l'énoncé de son projet, le Trésor américain est très clair
: "Les règles internationales se doivent d'être aux normes des
standards élevés de la réglementation américaine".
Il ne s'agit donc pas pour les Américains de se conformer aux normes
internationales mais aux normes internationales de s'adapter aux
règles américaines.
Les positions des parties en présence s'expliquent par leurs
intérêts respectifs.
L'Union européenne souhaite parachever son unité économique et se
prémunir de mouvements désordonnés du dollar sur le marché des changes.
La préoccupation première de la Grande-Bretagne est de préserver
son indépendance pour conforter le rôle de place financière mondiale
de la City.
Quant aux Etats-Unis, forts de leur puissance économique, ils ne
veulent s'assujettir à aucune nouvelle instance.
II - Analyse critique
Des avancées réelles
L'objet de la réforme bancaire est la stabilité du système financier
- condition préalable à une croissance forte et durable de l'économie
réelle.
Les réformes envisagées par les rapports de Larosière et Turner
apporteront-elles cette stabilité ?
Avant de répondre à cette question, il convient de souligner la
qualité du travail fourni.
Dans l'un et l'autre cas, les rédacteurs se sont attachés à comprendre
la nature de la crise et ses causes pour en éviter la répétition.
Ils n'ont pas hésité à dénoncer les faiblesses du système actuel
tant en ce qui concerne le fonctionnement des autorités de contrôle
que le rôle des banquiers qui s'appuyant sur des modèles mathématiques
aux hypothèses fallacieuses, concevaient des transactions à l'architecture
complexe dans le but de cacher la véritable nature du risque et
magnifier le rendement.
Les deux rapports présentent aussi des avancées au niveau des
concepts, telle la reconnaissance du risque systémique, l'approche
macro-prudentielle et la nécessité pour les autorités de tutelle
de coopérer.
Ces concepts constitueront vraisemblablement l'armature de la réglementation
de demain.
Mais pour importantes qu'elles soient, ces avancées dissimulent
mal de réelles faiblesses. Deux méritent qu'on s'y arrête : la taille
des grands groupes financiers, et la dimension internationale du
problème.
Examinons-les.
Les géants de la finance
Le risque systémique naît de l'interconnexion des marchés. Il va
de soi que pour le réduire il faut établir des pare-feux séparant
les différents acteurs.
Or, la nouvelle réglementation n'en établit aucun. Elle considère
que le problème doit être appréhendé dans son ensemble.
Jacques de Larosière et Ben Bernanke sont d'accord sur ce point.
Et de fait, une vision globale permet de mieux saisir les enjeux.
Cependant, cela ne signifie pas que les acteurs doivent être
autorisés à se muer librement en géants de la finance à l'image
de Citigroup et de HSBC couvrant pratiquement toutes les aspects
de la finance : du prêt au consommateur à la gestion patrimoniale
en passant par l'assurance et l'ingénierie financière.
John Reed qui fut avec Sandy Weill à l'origine du rapprochement
de Citicorp et de Travelers, a reconnu que cette fusion fut une
erreur.
Comme le note très justement le Rapport de Larosière : "Too big
to fail" (trop gros pour faire faillite) signifie aussi "Too
big to manage" (trop gros à gérer).
De fait, ces institutions sont ingérables.
Aucune direction générale aussi compétente soit-elle ne peut
à la fois gérer une banque de dépôt, une banque d'investissement,
une banque patrimoniale, des fonds d'investissement - fonds communs
de placement, des fonds spéculatifs (hedge funds), des fonds de
capital risque (venture capital) - ainsi qu'une société d'assurance
et ceci à l'échelon mondial.
Une telle entité pose des problèmes insolubles en terme de stratégie
avec des conflits d'intérêt latents entre les différentes directions
de la banque, de politique commerciale, de confidentialité - le
fameux "Chinese wall" américain auquel personne ne croit
- de rémunération, voire même de compréhension de la politique générale
par les salariés eux-mêmes.
Comment définir la mission d'une institution financière présente
dans tous les secteurs et sur la quasi totalité des marchés mondiaux
?
L'existence de ces géants ne repose sur aucune justification économique.
Elle ne tient qu'à l'ego de leurs dirigeants.
La rapide croissance de ces institutions ces dernières années contraste
avec la stagnation, voire la régression, de la capacité d'intervention
des Etats.
Cet écart grandissant entre les deux parties crée une asymétrie
qui peut se révéler préjudiciable, à terme. Alfred P. Sloan disait
que ce qui était bon pour General Motors l'était aussi pour l'Amérique.
Il n'est pas certain que cette maxime s'applique à Wall Street et
à l'économie mondiale aujourd'hui.
Ce biais en faveur des grandes institutions implicite dans la réforme
est dangereux.
Il incite les directions générales à poursuivre une politique
de croissance dans le seul but d'atteindre la taille qui les mettra
à l'abri de la faillite.
Or non seulement les rapports de Larosière et Turner n'envisagent
pas la mise en place de pare-feux mais ils semblent s'accommoder
de cette évolution de la profession vers des entités toujours plus
grandes.
Ils l'acceptent comme un fait accompli tout en reconnaissant les
risques inhérents à la taille et au caractère transfrontalier de
ces géants de la finance.
La solution qu'ils préconisent pour les contrôler ne convainc guère.
Elle consiste à demander davantage d'information et à créer des
collèges internationaux de superviseurs.
L'analyse de l'information sera difficile et exigera un dialogue
permanent entre les banques et les autorités de tutelle dont personne
ne sait ce qu'il en résultera.
Par ailleurs, que se passera-t-il si la filiale de l'un de ces géants
tombe en faillite dans un pays autre que son pays d'origine mettant
en péril la maison-mère ?
Lequel des deux gouvernements viendra à son secours pour éviter
la propagation de la crise à l'ensemble du secteur et à l'économie
réelle ?
Marvyn King, gouverneur de la Banque d'Angleterre, répondit à cette
interrogation par une phrase lapidaire :
"Les banques sont globales pendant leur vie et nationales
à leur mort".
En sera-t-il toujours ainsi ?
Que se passera-t-il si l'Etat d'origine ne peut sauver la banque
défaillante ?
Ces géants de la finance que sont JP Morgan Chase, RBS ou BNP Paribas
sont des Etats dans l'Etat avec lequel ils entretiennent parfois
des relations incestueuses, et pour cette raison portent une part
de responsabilité dans la déréglementation qui est à l'une des causes
de la crise.
Ce sont aussi de véritables bombes à retardement susceptibles
de provoquer une nouvelle crise à tout moment.
Le total du bilan des trois premières grandes banques américaines
représente 57% du PIB américain, celui des trois premières banques
françaises : 244% et celui des trois britanniques : 311% (voir le
détail en annexe).
Si l'une de ces banques devait connaître des difficultés dans un
futur proche, le gouvernement du pays d'origine aurait-il la capacité
d'intervenir ?
Les mesures de relance et d'assainissement prises par le gouvernement
américain à ce jour vont doubler la dette nationale des Etats-Unis
qui atteindra 80% du Produit intérieur brut à l'horizon 2010/11.
Si l'on y ajoute le montant des garanties de l'Etat fédéral dont
jouissent Fannie Mae et Freddie Mac, le chiffre s'approche de 120%.
Les plans de relance japonais vont porter la dette nippone à 200%
du PIB - chiffre le plus élevé des nations industrielles.
Plusieurs pays européens sont aussi fortement endettés.
Au vu de ces évaluations, il est légitime de s'interroger sur
la menace que font encourir ces géants et les mesures à prendre
pour s'en préserver.
Simon Johnson, professeur d'économie au MIT et ancien économiste
en chef du FMI, recommande de recourir aux lois anti-trust pour
démembrer ces oligopoles qu'il qualifie d'oligarchies financières.
Par une ironie du sort, il se pourrait que les rapports de Larosière
et Turner aboutissent à un résultat inattendu.
Pour évaluer le risque systémique que posent les grandes institutions
financières, ils requièrent une quantité d'information considérable.
Les documents exigés vont au cœur de leur stratégie.
Se pose alors le problème de la confidentialité des informations
transmises aux autorités et de leur coût.
En dévoilant peu ou prou leur stratégie et en grevant leurs résultats,
ces informations entameront l'avantage concurrentiel qu'elles tirent
de leur taille.
Cette situation pourrait inciter certaines d'entre elles à contenir
leurs ambitions, voire à altérer leur stratégie pour se concentrer
sur un ou deux secteurs d'activité. Nous assisterions alors à une
refondation du secteur financier. Ce ne serait pas là la moindre
des conséquences de la réforme envisagée.
Les dirigeants de Goldman Sachs ont fait savoir récemment qu'ils
souhaitent rembourser les avances reçues de l'Etat fédéral pour
se libérer de sa tutelle et reprendre leur liberté d'action.
Un système d'alerte avancée
La seconde faiblesse concerne la dimension internationale du problème.
Les rapports de Larosière et Turner préconisent l'instauration d'un
système d'alerte avancée ("early warning system"). Le
Rapport de Larosière souligne à juste titre le lien qui unit les
politiques économiques, la politique monétaire et la réglementation.
Si les bulles sont le fait de spéculateurs, elles naissent d'un
excès de liquidité qui résulte d'une politique monétaire laxiste.
Le fait qu'il n'existe pas de méthodes sûres pour déterminer si
une bulle est en formation ou non ne serait être, selon les rédacteurs,
un argument pour ne pas agir.
Très logiquement, ils en concluent qu'une instance internationale
doit être créée pour "envoyer des messages clairs aux chefs d'état"
dont les politiques économiques se révéleraient déstabilisatrices
non seulement pour leurs pays mais aussi pour la communauté internationale.
C'est une prise de position courageuse qu'il convient de saluer.
Mais il est douteux qu'elle soit suivie d'effet.
Parce qu'il est difficile de prévoir les crises et parce qu'une
forme d'alerte existe déjà.
Il s'agit de la surveillance des Etats membres par le Fonds monétaire
internationale inscrite dans ses statuts (Article IV). Le Fonds
conduit des audits à intervalles réguliers. Rédigés en langage diplomatique
pour ne heurter personne, ils sont rarement suivis d'effets. Faisons
un bref retour en arrière.
L'Article IV
En 1944, lorsque Harry Dexter White et John Maynard Keynes eurent
la lourde tâche de définir un nouveau système monétaire international,
le second insista pour que l'obligation d'équilibrer la balance
commerciale incombe tout autant au pays excédentaire qu'au pays
déficitaire.
C'est l'Article IV.
Il se révéla à l'expérience qu'il était beaucoup plus facile pour
les dirigeants du Fonds d'astreindre les pays déficitaires à revoir
leur politique économique que d'obliger les pays excédentaires à
changer la leur pour la simple raison que les premiers avaient besoin
de financement alors que les seconds accumulaient des réserves de
change.
Ainsi, la discipline initiale voulue par le célèbre économiste anglais
fut-elle vite oubliée pour le plus grand malheur du monde car certains
pays plus astucieux que d'autres s'empressèrent d'adopter des politiques
de croissance privilégiant les exportations au détriment de la consommation
nationale.
Poussée à l'excès, une telle politique est néfaste pour l'équilibre
mondial - objet même du système monétaire international - en cela
qu'elle consiste à importer des emplois ou, ce qui revient au même,
à exporter du chômage - ce que les Anglo-Saxons appellent "the
beggar-thy-neighbor policy" ou "politique de paupérisation
du voisin", plus communément connue sous le nom de mercantilisme.
Une conséquence imprévue
La politique économique chinoise repose essentiellement sur une
main d'œuvre abondante, des bas salaires et une monnaie sous-évaluée.
Elle s'est traduite par un surplus commercial considérable et une
accumulation de réserves de change de 2.000 milliards de dollars
(80% du PIB français).
Jamais dans l'histoire des relations économiques internationales,
le monde n'a connu un tel transfert de richesse sur une si courte
période.
Cette politique a eu pour conséquence - imprévue mais néanmoins
réelle - d'abaisser les taux d'intérêt américains longs et d'alimenter
la bulle immobilière.
La crise du subprime qui mit fin à cette gabegie financière qui
n'avait d'autre justification que sa propre existence, bouleversa
la stratégie chinoise et mit fin à la croissance américaine.
La Fed dut se porter au secours de Wall Street et le gouvernement
de Main Street.
Poussées à leur paroxysme, les politiques chinoise et américaine
étaient arrivées au bout de leur logique.
Spectateurs plus qu'acteurs, les Européens ne peuvent rester indifférents
à cette situation où se joue leur futur.
A un certain niveau d'appréciation de l'euro, ils devront réagir
pour protéger leurs industries et leurs emplois.
Cet imbroglio ne doit rien au hasard. Il est le résultat de politiques
délibérées ayant pour effet un déséquilibre des échanges commerciaux
préjudiciable à l'économie mondiale.
C'est précisément ce que Harry Dexter White et John Maynard Keynes
avaient pour mission d'éviter.
C'est aussi sans doute ce que souhaite empêcher Jacques de Larosière,
ancien directeur général du Fonds.
III - Ebauche de réforme
Les mouvements de capitaux sont aux nations ce que les liquidités
sont aux banques.
Leur disparition asphyxie un pays tout comme l'absence de liquidité
paralyse une économie.
C'est ce qui s'est passé en Thaïlande en 1998 et ce qui a failli
se passer en Europe de l'Est cette année.
Réformer la réglementation bancaire sans prendre en compte le
système monétaire international revient à élever un mur de sable
pour bloquer un tsunami.
Les mouvements de capitaux se nourrissent de la liquidité des banques
qui elle-même naît des marchés financiers.
La source ultime de cette liquidité est la banque centrale.
Les banques ne sont donc qu'un élément dans un ensemble complexe
qui comprend un grand nombre d'acteurs en perpétuelle interaction
les uns avec les autres au travers de transactions plus ou moins
complexes.
Le système monétaire international maintient la stabilité de l'ensemble
au moyen de règles régissant la parité des devises, la monnaie de
réserve et les échanges commerciaux et financiers.
Il s'ensuit que toute réforme bancaire ne peut s'envisager que
dans le cadre plus large d'une refonte du système monétaire international.
Le point de départ de notre analyse est le Glass-Steagall Act et
les Accords de Bretton Woods.
Le Glass-Steagall Act
Le Glass-Steagall Act, voté par le Congrès américain en 1933, partait
d'une évidence, à savoir que les déposants devaient être protégés
de toute malversation financière alors que les institutions financières,
considérées comme des personnes morales averties, devaient assumer
leurs décisions.
Ce principe donna lieu à la séparation du secteur bancaire en banques
commerciales et en banques d'investissement, les dépôts des premières
étant sous la garantie de l'Etat fédéral au travers d'une entité
nouvellement créée, le Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC).
Cette loi avait pour effet de limiter la taille des banques en restreignant
leur champ d'action.
Elle renforçait une autre loi, le McFadden Act de 1927, qui restreignait
l'activité des banques à leur état d'origine.
Le risque systémique en était réduit d'autant tout comme l'aléa
moral.
Une crise de liquidité se propage à la vitesse d'un feu de garrigue.
En enfermant les banques dans des cadres bien définis, ces deux
lois constituaient de véritables pare-feux. Un événement a bouleversé
cet état de chose : l'introduction en bourse de Salomon Brothers,
première banque d'investissement à être cotée.
Au milieu des années 1980, John Gutfreund, truculent président de
Salomon Brothers et ancien cambiste, décida d'introduire sa banque
sur la Bourse de New York.
Cette décision d'apparence anodine bouleversa le monde de la finance.
Jusqu'alors les banques d'investissement étaient des institutions
"privées" au sens anglo-saxon du terme, c'est-à-dire que leur capital
était entièrement détenu par leurs associés.
Cette disposition incitait les associés à la prudence.
Toute transaction financière se soldant par un échec entamait leur
patrimoine. Ils payaient leurs erreurs au prix fort. Leur rémunération
était relativement modeste. Ils ne percevaient le fruit de leurs
efforts en argent sonnant et trébuchant que lors de leur départ
à la retraite en échange de la part de capital accumulée au cours
de leurs carrières. La décision de John Gutfreund fit de lui-même
et de ses collègues des millionnaires.
Elle permit à la banque de lever des fonds pour accroître ses
capacités d'intervention et mieux servir ses clients. C'était d'ailleurs
la raison donnée à l'introduction en bourse. Mais elle recelait
un coté néfaste.
Elle eut pour effet de déconnecter en partie le patrimoine des associés
du capital de la banque.
Les associés restaient actionnaires, et à ce titre demeuraient intéressés
aux résultats, mais le lien était distendu.
Le rapport au temps de la rémunération était inversé.
Alors que dans le schéma traditionnel, la part incitative de
la rémunération était perçue en fin de carrière, dans le nouveau,
elle est "actualisée", c'est-à-dire payée sous forme de bonus annuels.
Ce changement déresponsabilisa les dirigeants et explique pour partie
les faillites de Bear Stearns et de Lehman Brothers.
Goldman Sachs, première banque d'investissement américaine, suivit
l'exemple de sa consœur.
Quelque temps plus tard, toutes les grandes banques d'investissement
étaient cotées en bourse.
Ces introductions remettaient en cause la logique du Glass-Steagall
Act.
Dans l'esprit du législateur, il était inutile de superviser des
banques dont le capital était consubstantiel au patrimoine de leurs
associés.
Pour paraphraser Adam Smith dans son livre : "La richesse des nations",
si les associés apportaient tant de soin à leur ouvrage, ce n'était
pas par "humanité" ou par"bienveillance" mais parce qu'il
y allait de leur propre intérêt. En distendant le lien privilégié
unissant le capital de la banque au patrimoine de ses associés,
les introductions en bourse créaient une situation nouvelle.
Le raisonnement d'Adam Smith n'avait plus cours.
Concomitamment, la titrisation et, plus généralement, l'innovation
financière accroissaient le rôle de ces banques dans le financement
de l'économie américaine et mondiale.
Au vu de ces développements, les autorités de tutelle auraient dû
proposer une législation appropriée. Mais il n'en fut rien.
Bien au contraire, l'heure était à la déréglementation, et en 1999,
le Congrès votait le Gramm-Leach-Bliley Act qui abrogeait le Glass-Steagall
Act. Un utile pare-feu avait été supprimé.
De Bretton Woods au dollar monnaie de réserve
Le 15 août 1971 Richard Nixon brisait le lien qui unissait le dollar
à l'or depuis 1933.
Au printemps 1973, les pays industriels entérinaient la fin des
parités de change fixes.
Le système de Bretton Woods avait vécu.
Depuis le monde économique vit dans ce que les Américains appellent
un "non-system", une absence de système.
Les néo-libéraux s'en sont réjouis y voyant la preuve du bien-fondé
des thèses de leurs maîtres à penser, Milton Friedman, aujourd'hui
disparu.
Et de fait le commerce mondial n'a cessé de croître depuis la fin
de la Seconde Guerre mondiale. Il semblait qu'il fut insensible
aux régimes de change et à la nature de la monnaie de réserve.
La crise actuelle porte un démenti formel à ce point de vue qui
postulait que les échanges internationaux revenaient naturellement
à l'équilibre.
En 2009, le commerce mondial va régresser pour la première fois
en soixante ans.
Or, nous le savons, cette situation est due aux déséquilibres commerciaux
persistant des Etats-Unis et de la Chine ainsi que d'autres nations
de moindre importance.
Ces déséquilibres ont donné lieu à des mouvements de capitaux sans
précédents dans l'Histoire.
Intenables à terme, ils sont déstabilisateurs par nature. S'il n'est
pas envisageable de revenir à des taux de change fixes, il ne l'est
pas davantage de rester dans le vide juridique actuel.
C'est là où la proposition du Rapport de Larosière prend tout
son sens. Mais il faut aller plus loin et reconstruire un nouveau
système monétaire international sur la base d'une monnaie de réserve
indépendante, des taux de change stables, une redistribution des
quotas et une autorité monétaire internationale.
A défaut, des pays comme la Chine reprendront l'initiative dite
de Chiang Mai qui prévoyait la constitution d'un système monétaire
asiatique en coopération avec le Japon et la Corée du Sud.
Cette multiplication des systèmes - il y en aurait trois, si l'on
compte le système européen - serait structurellement instable et
néfaste pour le commerce mondial.
Le Glass-Steagall Act et le système de Bretton Woods proposent
des solutions rationnelles. Certes, ils doivent être amendés l'un
et l'autre pour tenir compte de l'évolution de l'économie mondiale
mais la logique qui les sous-tend n'a rien perdu de son actualité.
Conclusion
La réforme bancaire est un sujet complexe en raison de sa nature
et de ses ramifications internationales.
Elle doit être appréhendée dans son ensemble.
Les rapports que nous avons analysés, offrent des perspectives intéressantes.
L'adoption des mesures qu'ils préconisent peut intervenir dans un
délai relativement bref.
Ce serait un pas dans la bonne direction.
Il est regrettable, cependant, qu'ils minimisent deux aspects fondamentaux
: les grandes institutions financières internationales et la reconstruction
du système monétaire international.
Les géants de la finance sont en partie responsables de la crise.
Ils constituent une menace au bon fonctionnement de l'économie.
Il convient de limiter leur taille.
La refonte du système monétaire international doit accompagner la
réforme bancaire.
Une telle initiative qui empiète sur la souveraineté des Etats
sera difficile à faire accepter.
Elle n'en demeure pas moins une nécessité.
Quelles que soient les mesures adoptées, cette crise laissera des
traces indélébiles. Il en émergera un nouveau secteur bancaire qui
devra conserver le dynamisme de l'ancien et en rejeter les excès.
Le crédit est un élément moteur de l'économie. Il est indispensable
à l'investissement qui renforce la croissance. Il ne faudrait pas
que dans un désir compréhensible d'en contrôler les effets néfastes,
les autorités en restreignent exagérément l'usage.
Une telle politique provoquerait un ralentissement de la croissance
et aurait des effets néfastes dont le moindre ne serait pas un retour
du protectionnisme.
Jean-Luc Baslé pour Héritage&Progrès avril 2009
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QUELQUES CHIFFRES SUR LA CONCENTRATION
BANCAIRE
| |
PIB 2007
|
|
| |
$ |
€ |
|
Etats-Unis |
13
808 |
10
622 |
| Zone
euro |
12
182 |
12
182 |
| Japan |
4
382 |
3
371 |
| Allemagne
|
3
321 |
2
555 |
| Chine |
3
280 |
2
523 |
| G-Bretagne |
2
804 |
2
157 |
| France |
2
594 |
1
995 |
€1,00
$1,30
£1,00
€1,10
£1,00
$1,45
|
Total
du bilan
|
|
$
|
%
du PIB
|
| JPMorgan
Chase |
2
877 |
20,8% |
| Bank
of America |
3
076 |
22,3% |
| Citigroup
|
1
938 |
14,0% |
| Total |
7
891 |
57,2% |
|
|
|
|
€
|
%
du PIB
|
| BNP
Paribas |
2
076 |
104,0%
|
| Société
Générale |
1
130 |
56,6%
|
| Crédit
Agricole |
1
653 |
82,9% |
| Total |
4
859 |
243,5% |
|
|
|
|
$
|
%
du PIB
|
| BNP
Paribas |
2
698 |
104,0% |
| Société
Générale |
1
469 |
56,6%
|
| Crédit
Agricole |
2
149 |
82,9%
|
| Total |
6
316 |
243,5% |
|
|
|
|
$
|
%
du PIB
|
| Royal
Bank of Scotland |
3
217 |
114,7%
|
| Barclays |
2
977 |
106,2%
|
| HSBC |
2
527 |
90,1% |
| Total |
8
721 |
311,0% |
Les produits dérivés
La banque des règlements internationaux les regroupe en quatre parties,
deux concernent les marchés dits organisés et relativement bien
contrôlés et deux autres les marchés OTC, pour simplifier hors contrôle.
L'observation fondamentale est que ces produits étaient quasi-inexistants
en 1991.
Ils ne représentaient encore que : 100 000 milliards d'euros
en 2000
|
Marchés
organisés
|
Marchés
OTC
|
| Année |
Futures |
Options |
Swaps |
Autres |
| 1991 |
2
251 |
1
268 |
3
872 |
577 |
| 1997 |
7
753 |
4
450 |
24
115 |
nd
|
| 2000 |
8
339 |
5
876 |
51
962 |
43
237 |
| 2003
|
13
706 |
52
516 |
117
580 |
79
587 |
| 2007
|
28
060 |
52
516 |
329
578 |
186
829 |
| Source
: bulletins trimestriels BRI |
Encours des marchés obligataires.
- Etats-Unis : 21 000 milliards de dollars
- Zone euros : 14 000 milliards de dollars
Volume du crédit hypothécaire aux Etats-Unis.
Total : 10 000 milliards de dollars
dont subprimes 1 200 milliards de dollars
Encours de la dette publique.
- USA : 8 200 milliards de dollars
- Zone euros : 9 200 milliards de dollars
- France : 1 000 milliards de dollars
Pertes du secteur bancaire - juin 2007 décembre 2008 :
2 500 milliards de dollars
Il faut attendre les bilans de 2009 pour connaître le total des
pertes et dépréciations d'actifs des banques.
Les spécialistes penchent pour un supplément de : 1 500 milliards
de dollars - Total : 4 000 milliards de dollars
Volume des actifs gérés par divers types
de fonds fin 2008.
- Fonds de Private Equity : 1 600 milliards de dollars
- Hedges Funds, fonds à risque : 1 500 milliards de dollars
- Fonds souverains, fonds appartenant à des Etats et gérés directement
par les gouvernements, les plus importants étant les Emirats Arabes
Unis, la Norvège, Singapour, Koweït, la Chine… : 3 000 milliards
de dollars
Emission prévisible de dettes souveraines dues
aux déficits budgétaires des principaux pays de l'OCDE après les
plans de relance : 4 000 milliards de dollars
Evaluation des réserves de change des pays
qui financent les dettes américaines et européennes :
5
à 6 000 milliards de dollars
Budget de l'Etat français :
recettes fiscales nettes 276 milliards d'euros
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